En-Tête

Sportives, de mère en fille, une affaire de famille

31 janvier 2018

Tout comme dans les milieux artistiques ou politiques, le sport est une passion qui se transmet en famille. Un héritage parental et social qui influence souvent l’enfant sur le choix du sport pratiqué ou l’accès au haut niveau.

Yannick et Joakim Noah; Mohamed et Laïla Ali; Agnieszka et Ursula Radwanska; les exemples sont légion de familles de sportifs ayant évolué au plus haut niveau. Célèbre ou pas, il n’est pas rare que le portrait d’une sportive ou d’un sportif révèle le rôle primordial de son entourage familial. Personne ne sera déconcerté d’apprendre que le père du handballeur tricolore William Accambray était lanceur de marteau, quatre fois recordman de la discipline en France, et sa mère lanceuse de disque, trois fois championne dans l’hexagone. La carrure du golgoth à l’allure de viking, 1,94 m pour 104 kilos, n’a donc rien d’une surprise. Sans mentionner la soeur, championne de France au javelot, ni le frère, passé par l’équipe de France de volley chez les jeunes avant de rejoindre le haut niveau en rugby.

Mais le contexte familial ne fait pas que révéler des prédispositions. Il permet aussi à l’enfant, même sans aptitudes particulières, de devenir sportif.ve, soutenu par les siens. Parce que le sport est une passion qui vous anime, vous transporte et se vit bien souvent en famille, au même titre que la politique ou la musique.

HOCKEYEUSES DE MÈRES EN FILLES

Dans la famille Delloye, la transmission de la frénésie sportive, on s’y connaît. Jean-Luc Delloye, hockeyeur dans les années 60 et 70, mais aussi Conseiller technique régional dans le nord, trésorier, dirigeant au sein du Cambrai Hockey-Club, a propagé son amour de la discipline à l’ensemble de sa famille. « Ma mère s’est mise au hockey après ma naissance et a adoré ça », explique Caroline Delloye, devenue Durachta, lle de Jean-Luc et Marie-Aline. « On a joué dans la même équipe toutes les deux, coachées par mon père. L’une de mes deux soeurs en fait également, tout comme mes enfants. Mon mari vient de s’y mettre… », décrit-elle en souriant. Une véritable religion vécue, semble-t-il, dans le plaisir. « Nous avons été élevés dans le hockey mais nous n’avons jamais été forcés de le pratiquer », précise Caroline, 39 ans. « Le hockey est un sport très familial, assez confidentiel, dans lequel on n’arrive pas par hasard. Je n’ai aucun mauvais souvenir de tous ces moments où se mêlaient le hockey et la famille, cela a toujours été joyeux. L’une de mes soeurs ne joue pas et elle n’est pas traumatisée de nous en avoir toujours entendu parler à la maison. »

« Cette saison, j’ai décidé de refaire une année en Nationale 1 (…) Je joue avec mes filles »

Devenue maman de quatre filles et d’un garçon, Caroline Durachta a naturellement trimballé sa progéniture tâter de la crosse. « Bien sûr, mes enfants ont eu le choix mais c’était souvent plus simple de les emmener avec moi à l’entraînement ou en match. Dans un club sportif, on s’investit beaucoup, cela devient une façon de vivre. Ils ont tous testé d’autres sports mais pratiquent désormais le hockey. Par contre, j’ai influencé mes enfants quand je me suis mise à râler parce que personne ne jouait avec mon numéro », rigole-t-elle. « Du coup, ma troisième fille, un peu fayote, l’a pris. »

Même l’étape complexe de l’adolescence ne semble pas résister à la construction d’un vécu commun incarné par le sport. « Cette saison, j’ai décidé de refaire une année en Nationale 1 car le club était en manque d’effectif. Je joue avec mes filles qui me l’avaient d’ailleurs demandé. Avec celle de 14 ans, c’est plutôt très conflictuel à la maison. Je l’avais prévenue que si elle avait le même comportement à la maison que sur le terrain, cela allait être compliqué… Mais au hockey les relations sont vraiment apaisées. J’imagine que le fait de ne pas être professionnel, plutôt d’être axé sur le plaisir, rend plus facile l’intégration de chacun dans un groupe. »

LE SPORT EN FAMILLE,
UN PHÉNOMÈNE DE MODE ?

Le plaisir du défi sportif relevé en famille a plutôt la cote en ce moment, qu’il soit développé par des entreprises ou des fédérations gymnique du travail (voir article « Petites sportives » page 52). Ou bien à l’image d’événements sportifs comme le Famillalthon ou les courses de poussettes (voir article page 48). Depuis sa création en 1967, la Fédération française Sport pour tous a fait du sport en famille l’un de ses principaux objectifs1.

Orientés vers le loisir plutôt que vers la compétition, les comités de l’association travaillent à l’éveil physique des plus jeunes aussi bien qu’à la pratique sportive des adultes et des seniors, à travers les séances proposées.

« Notre plus ancien dispositif s’adresse aux parents et aux petits de 9 mois à 3 ans », relate Sylvie Lejeune, animatrice à Landernau depuis vingt ans. « À l’origine, des collègues avaient créé cette activité dans un quartier difficile avec de nombreuses femmes isolées, sans emploi. Plusieurs d’entre elles étaient les conjointes de militaires, régulièrement mutés. Aujourd’hui, de plus en plus de femmes travaillent et l’on a constaté une plus grande implication des pères. Alors qu’auparavant cette séance avait lieu uniquement durant la semaine, nous avons ouvert un deuxième créneau le samedi matin. On voit arriver des parents en couple, ce qui n’était pas le cas avant. »

Un réel succès qui a poussé l’association à élargir son offre. « Depuis quatre ans, on a repoussé la limite d’âge jusqu’à 11 ans. On peut proposer des choses plus difficiles quand les parents sont là, on peut prendre plus de risque en tant qu’animateur. Certains parents découvrent qu’ils peuvent exercer une activité physique. Le fait d’accueillir les parents permet également d’accueillir plus facilement les enfants porteurs de handicap. »

L’association propose également des cours pour développer la relation entre une mère et son bébé. « Ce programme accueille les mamans et les nourrissons à partir de deux mois après l’accouchement. On cible le bien-être des jeunes mères en travaillant notamment sur le périnée, les abdominaux. L’objectif du renforcement musculaire est complété par celui de la détente, le tout accompagné par la respiration et l’écoute du corps. Il faut laisser le temps de l’interaction entre le bébé et la maman. Ils se regardent beaucoup. Les mères ont aussi un temps pour échanger, on sent qu’elles ont besoin de parler. »

SI TRANSMISSION IL Y A…

Mais le sport dans le cadre familial n’est pas toujours une partie de plaisir, loin de là. Il peut aussi être synonyme de dérives, de pressions (voir article page 16). Vécu positivement ou négativement, le rôle de la famille est en tout cas crucial et déterminant dans la transmission sportive. En premier lieu parce que l’influence parentale dans l’exercice même d’une activité sportive est prépondérante. Ainsi une enquête réalisée en 2003 par le ministère des Sports révélait que « le niveau de diplôme des parents est le principal facteur de la pratique sportive des jeunes. Dans les milieux défavorisés, les jeunes font moins de sport et en font, sans doute, autrement. Par ailleurs, 80 % des jeunes dont un parent a un diplôme supérieur au baccalauréat font du sport, contre 55 % quand un parent n’a aucun diplôme. Le phénomène est particulièrement marqué chez les filles. Quand le milieu social s’élève, les filles sont plus nombreuses à faire du sport et en font plus fréquemment : 44 % des filles dont les parents n’ont aucun diplôme font du sport, contre 76 % quand un des deux parents a un diplôme supérieur ». Mais rien n’est joué d’avance, des filles de milieux populaires s’ouvrant leur propre chemin pour accéder au sport. (Voir l’interview d’Anne Tatu, page 54).

« Entre 14 et 20 ans, l’abandon 
de la pratique est plus important chez les filles (-45%) que chez les garçons (-35%) »

Les parents sont encore un facteur crucial dans l’appréhension et la reproduction des normes sexuées. Ainsi 37% des femmes et 33% des hommes affirment qu’ils seraient chagrinés que leur fille demande à être inscrite dans un club de foot2. Ce qui ne pousse évidemment pas les jeunes filles, et par corrélation les jeunes garçons, à choisir des sports culturellement plébiscités par le sexe opposé. La répercussion de cette transmission à rejoindre une activité sportive plutôt qu’une autre se traduit directement au sein des fédérations. Parmi les licenciés de moins de 18 ans, le rugby compte 3% de filles et 97% de garçons, la gymnastique 22% de garçons et de 78% de filles, le football 4% de filles et 96% de garçons, la danse 93% de filles et 7% de garçons, le judo 25% de filles et 75% de garçons3.

D’autant que les disparités augmentent avec l’âge. Entre 14 et 20 ans, l’abandon de la pratique est plus important chez les filles (-45%) que chez les garçons (-35%)4. Par la suite, 26% des filles et 15% des garçons ne reprendront jamais d’activité sportive5.

Dans ces conditions, rien d’étonnant alors à retrouver moins de sportives au plus haut niveau que leurs congénères masculins. En 2015, 2.400 sportives de haut niveau étaient comptabilisées pour 4.600 hommes6.

 

UNE DIFFÉRENCE DE TAILLE ENTRE
« LES HÉRITIERS » ET LES « NON-HÉRITIERS »

Lucie Forté-Gallois, sociologue, maître de conférence de l’Université Paul Sabatier à Toulouse, a étudié la réussite et l’héritage sportif en athlétisme. Pour la scientifique, la différence est de taille entre les « héritiers », filles ou garçons, qui possèdent un capital sportif conséquent au sein d’un milieu social souvent élevé, et les « non-héritiers » issus de milieux populaires dépourvus d’un héritage sportif parental, moins épaulés pour construire leur parcours. « L’athlétisme de haut niveau concerne un nombre non négligeable d’athlètes issus des milieux favorisés (23,8 %) mais cela est surtout le cas dans les premières étapes de la carrière sportive », explique-t-elle. « Chez les jeunes athlètes de haut niveau, 9,1 % sont d’origine populaire et 36,4 % sont d’origine favorisée. À l’inverse, chez ces mêmes athlètes adultes, 31,1 % sont d’origine populaire et 14,8 % sont d’origine favorisée ».

Une inversion du rapport entre les sportifs et sportives liée à leurs origines sociales, que Lucie Forté- Gallois associe à la facilité ou pas à se projeter dans une carrière sportive. « Il est diffcile aujourd’hui de se dire que l’on va pouvoir vivre de l’athlétisme. Il s’agit plutôt d’un loisir pour les jeunes issus d’un milieu social élevé. D’autant que l’influence familiale pousse davantage à se réaliser par les études. Les « non héritiers » sont souvent issus des milieu populaires. Ils subissent moins de pression de la part de leur famille au niveau de leur scolarité. Du coup, leur carrière sportive est moins en concurrence avec leur carrière scolaire. Certains aspirent d’ailleurs à une forme d’ascension sociale par le sport, même si le pari est extrêmement risqué et pas forcément rationnel. »

La sociologue a prolongé son analyse jusqu’à détailler l’héritage sportif du père et de la mère dans les mi- lieux favorisés. « Le sport est un bastion masculin, ce qui explique le poids des pères et des grands frères dans la transmission et le développement d’un capital sportif », relate Lucie Forté-Gallois. « Mais cela ne signifie pas pour autant que les mères ne jouent pas un rôle, certes moins visible, au plan logistique ou en matière d’acquisition d’un sens de « l’épargne corporelle », élément central de la carrière sportive de haut niveau. »

Une véritable histoire de famille…

MEJDALINE MHIRI

Dossier extrait du numéro 7 Les Sportives Magazine 

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