Double-Je(u)

Marie Martinod : un titre olympique au terme d’une carrière atypique ?

6 février 2018

A 33 ans, Marie Martinod a un parcours atypique dans le ski freestyle. Très jeune, elle s’est illustrée sur les premières compétitions internationales de la discipline, avant d’arrêter sa carrière à 23 ans pour fonder une famille. Jeune maman, elle se relance dans la course quand elle apprend que sa discipline intègre le programme olympique de Sotchi. En quelques saisons à peine, elle retrouve sa place de leader sur les compétitions internationales, briguant désormais la seule médaille qui lui manque : l’or olympique.

CHEZ LES MARTINOD, LE SKI EST-IL UNE AFFAIRE DE FAMILLE ?

Oui, j’ai grandi dans une station de ski, à la Plagne : ma maman était monitrice de ski et mon papa chauffeur de dameuse. Alors que ma mère travaillait, mon grand père en a pro té pour me mettre sur les skis, j’avais 2 ans et demi ! J’ai ensuite suivi un cursus assez classique pour une petite montagnarde, club de ski, compétitions. Je me suis assez rapidement écartée du ski « classique » pour goûter au ski freestyle. A l’époque, c’était bien différent d’aujourd’hui, on faisait du ski de bosses, du ski acrobatique. Petit à petit, une nouvelle tendance est arrivée des Etats Unis, avec des figures différentes. J’étais très curieuse, et j’adorais les sauts, bien plus que le ski de bosses. Alors je me suis lancée moi aussi… J’avais 16 ans, et tout est allé très vite, je me suis retrouvée sur les premières compétitions avec les garçons puis rapidement sur la scène internationale.

QUELS SOUVENIRS GARDEZ- VOUS DE CETTE PREMIÈRE CARRIÈRE ?

C’était la grande vie. Notre discipline naissait, tout était à inventer ! Les sponsors nous soutenaient car le freestyle faisait totalement partie de leur stratégie marketing.

Nous voyagions dans le monde entier pour participer à des compétitions : on avait vraiment le sentiment d’une culture ski parallèle, car rien n’était géré par une fédé- ration. C’était rock n’ roll, moins structuré qu’à l’heure actuelle. Nous étions des amis qui passions de bons moments sur les skis pour se challenger, et pas encore des athlètes à proprement parler.

VOUS ÉTIEZ L’UNE DES MEILLEURES SUR LA SCÈNE INTERNATIONALE, POURQUOI AVOIR DÉCIDÉ D’ARRÊTER À 23 ANS ?

J’ai tout simplement rencontré un garçon, Max, dont je suis tombée follement amoureuse. Lui ne faisait absolument pas partie du monde du ski, et j’ai eu en- vie de bâtir une aventure à deux. J’ai donc arrêté les compétitions, nous avons acheté un commerce et nous avons eu une petite fille, Mélirose. Elle a aujourd’hui 8 ans et nous formons une famille unie. Notre équilibre, à tous les trois, reste ma priorité absolue.

ET POURQUOI AVOIR REPRIS LE SKI ENSUITE ?

En avril 2011, le CIO a annoncé que le ski halfpipe serait au programme des Jeux olympiques de Sochi. Certaines de mes amies continuaient à skier au meilleur niveau mon- dial, et parmi elles, Virginie Faivre et Sarah Burke, légendes de la discipline. Un jour, en revenant d’une compétition, elles sont venues me voir à la Plagne et m’ont dit « Le pipe sera aux J.O en 2014, reviens les faire avec nous ! » Je ne skiais plus et je sortais d’un accident de voiture qui m’avait complètement abîmé un bras et clouée sur un lit d’hôpital durant plusieurs mois. Revenir paraissait totalement utopique. Mais j’aime les challenges, alors je me suis remise à skier dans mon coin. Je me suis réinscrite à des compétitions nationales, je les ai gagnées. Alors j’ai convaincu mon mari de vendre notre bar et de me suivre dans cette aventure. Les choses se sont faites petit à petit, et même s’il était sans doute un peu dubitatif au début, il avait compris que j’irais jusqu’au bout.

COMMENT AVEZ-VOUS ÉTÉ ACCUEILLIE SUR LA SCÈNE INTERNATIONALE ?

Je sais que, dans mon dos, énormément de gens du milieu du ski ne croyaient pas une seule seconde dans ma capacité à revenir à haut niveau. Ça n’a pas duré très long- temps car mine de rien, j’ai réussi à démontrer assez rapidement que j’avais de bons restes ! Quand je suis revenue sur le circuit de Coupe du monde, Anaïs Caradeux, l’autre française, a prévenu les autres filles : « si Marie revient, ce n’est pas pour faire de la figuration. » Elles m’ont très bien accueillie, et surtout, j’ai senti qu’elles me prenaient au sérieux. Peut-être parce que sur cette première Coupe du monde, je suis partie à 200% et j’ai gagné les qualifications ! Ça a été une autre paire de manches en finale, mais au moins j’avais prouvé que je savais encore skier !

PEU À PEU, VOUS ÊTES REVENUE SUR LES PODIUMS, JUSQU’À CETTE MÉDAILLE D’ARGENT AUX J.O DE SOCHI… C’EST UN PARCOURS HORS NORME !

C’est vrai que souvent, la trajectoire d’un sportif est assez évidente : un junior talentueux, qui évolue vers le haut niveau, puis qui s’impose sur l’échiquier international. Avec des phases de blessures, bien sou- vent, mais tout de même une carrière relativement continue. Alors que moi j’ai eu deux carrières, une de jeunesse, tout feu tout flamme, et une de la maturité, avec beau- coup de travail, de préparation, d’entraînement. C’est un message d’espoir : même après avoir eu un enfant et surtout un grave accident de voiture, on peut rebondir, croire en ses rêves et les réaliser !

SUITE À LA MÉDAILLE À SOCHI, VOTRE SITUATION DE MAMAN A ÉTÉ ÉNORMÉMENT MISE EN AVANT DANS LES MÉDIAS ; QUELLE RÉACTION CELA SUSCITE CHEZ VOUS ?

Nous sommes dans une société patriarcale, qui est encore fascinée par le fait qu’une femme soit autre chose qu’une mère, et particulièrement une athlète. Il faut aussi reconnaître que quand on porte un enfant, le corps change réellement, et cela a un impact sur la reprise du sport. Perdre les 20 kilos d’une grossesse puis retrouver son meilleur niveau sportif, ça ne se fait pas en claquant des doigts. On peut saluer par exemple le tour de force de Marie Dorin, championne du monde de biathlon six mois après être devenue maman. Je pense que nos parcours sont inspirants pour d’autres femmes. Mais il faut souligner que cette évolution ne se fait pas sans les papas. La nouvelle génération de papas, hyper impliqués dans l’éducation des enfants et la logistique de la

Marie Martinod (FRA) et son enfant de 4 ans

HOMME OU FEMME, AVOIR UNE VIE DE FAMILLE À CÔTÉ DELAPRATIQUESPORTIVE EST UNE VRAIE PUISSANCE ?

Je pense que c’est un atout. Bien sûr, les autres filles peuvent se consacrer totalement au ski, c’est toute leur vie ! Elles peuvent pro- longer les entraînements, skier peut-être plus que moi, qui, quand je suis partie depuis trop longtemps les pieds sur terre : quand je fais une contre performance, ou une mauvaise journée d’entraîne- ment, je prends plus facilement du recul. Ma priorité absolue, c’est ma fille.

VOTRE FILLE, LUI AVEZ- VOUS TRANSMIS VOTRE PASSION POUR LE SKI ?

Elle aime skier, mais je ne cherche absolument pas à la transformer en une Marie junior ! Je lui transmets surtout les valeurs qui me paraissent importantes dans le sport : le dépassement de soi, le goût de l’effort… Je lui explique qu’avoir des passions, cela rend heureux. Que le sport permet de s’épanouir, de se réaliser. C’est important de lui montrer que derrière une médaille ou un résultat, il y a avant tout un chemin. Avec son papa, nous essayons de l’accompagner dans ce qu’elle aime. En ce moment, c’est la musique, alors parfois on joue un peu ensemble et je trouve ça génial !

LE SKI FREESTYLE EST UN SPORT À RISQUE. UNE DE VOS AMIES, ET ICÔNE DE LA DISCIPLINE, SARAH BURKE, EST D’AILLEURS DÉCÉDÉE EN 2012 LORS D’UN ACCIDENT DE HALFPIPE. QUEL RAPPORT AU RISQUE ET AU DANGER AVEZ-VOUS ?

J’ai toujours été plus trouillarde que les garçons de mon club, donc je compose souvent avec mes appréhensions. J’ai la chance d’avoir un coach, Greg Guenet, qui me connaît par cœur, et qui sait parfaitement comment me présenter les choses et m’accompagner quand je tente de nouvelles figures, ou quand je suis dans un jour « sans ». Je dois avoir un « instinct de conservation », je me mets rarement en danger. Mais je pense que c’est…

Propos receuillis par Lucy Paltz

Lire la suite dans le numéro 7 Les Sportives Magazine

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