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Marie-Cécile Naves, « L’égalité femmes-hommes dans le sport bénéficie à tous »

21 août 2017

Le sport français et international a tendance à s’abriter derrière l’étendard des « valeurs du sport » – méritocratie, respect de l’autre, abnégation, esprit d’équipe, etc. – pour éviter de s’interroger sur ses pratiques. Comme nous l’expliquons dans notre ouvrage, « Le pouvoir du sport », co-écrit avec Julian Jappert, ce faux universalisme a souvent servi d’alibi à de fortes inégalités entre les femmes et les hommes, que ce soit dans les conditions de pratique, la médiatisation, la gouvernance et l’accès aux postes à responsabilité[1].

Les inégalités et les discriminations de genre sont encore immenses dans le sport. Le langage nous donne un premier indice que, comme dans les autres sphères sociales, les femmes incarnent la marge, la différence. Pour évoquer le sport masculin, on parle en effet de « Coupe du monde » ou d’« équipe de France ». Quand il s’agit des femmes, l’adjectif « féminin » est ajouté. Il ne viendrait à l’idée d’aucun commentateur de parler du « XV de France masculin ». Lorsqu’on dit « le XV de France », chacun comprend qu’il s’agit des hommes ; la « finale de Roland-Garros », c’est la finale masculine. L’universel est masculin, la particularité est féminine. Les femmes continuent d’être victimes d’un procès en illégitimité dans le sport, à tous les niveaux.

Comme le montrent toutes les enquêtes françaises et européennes, les femmes sont moins nombreuses que les hommes à pratiquer un sport ou une activité physique. En France, malgré de gros progrès ces dernières années, la part des licences sportives féminines est d’un peu moins de 40 %. A l’âge adulte, le temps quotidien contraint des femmes – poids des tâches domestiques et parentales – explique largement cette différence. Mais l’écart sexué de pratique se creuse dès l’adolescence, jusqu’à 30 points dans les classes populaires[2], quel que soit le territoire de vie[3].

En effet, le sport constitue l’activité de loisir où les stéréotypes de genre sont les plus présents, parce qu’il est historiquement un lieu privilégié de construction de la virilité et parce que l’instrumentalisation de la biologie y est très forte. Le développement de dispositions, d’une « hexis corporelle » conformes au sexe de l’enfant, aux yeux de la famille, des camarades, de l’institution, participe de la construction d’un capital corporel genré. Ce processus s’inscrit, tout en les perpétuant, dans les représentations collectives de « sports d’hommes » et de « sports de femmes » (moins nombreux). On apprend aux enfants la discipline sportive qu’il convient de choisir, en invoquant les habitudes et en arguant de préférences prétendument innées. Les pratiques sportives des garçons et des filles ont des visées divergentes : les premiers doivent « se défouler » et devenir forts (physiquement et mentalement), alors que les secondes apprennent à être dociles et disciplinées et à valoriser leurs qualités esthétiques. La transgression est coûteuse : le soupçon de déficit de féminité (« garçon manqué ») ou de virilité (jugé plus grave), associé au soupçon d’homosexualité (vu comme plus inquiétant pour les garçons) ne sont jamais loin.

Les conditions de pratique, qu’elle soit encadrée ou libre, favorisent par ailleurs les garçons, de manière parfois assumée par les responsables associatifs ou politiques. A l’adolescence, on mise sur les garçons, perçus comme pouvant alimenter un vivier pour les clubs amateurs ou professionnels, et/ou parce que devant canaliser une énergie, pour ne pas dire une violence « naturelle », les filles investissant davantage le travail scolaire ou d’autres loisirs culturels et préférant « naturellement » l’espace domestique. En ayant ainsi longtemps entretenu le stéréotype de l’espace public masculin, la politique de la ville a discriminé les filles.

Ces préjugés et les politiques qui en découlent sont lourds de conséquences en termes de santé publique, l’inactivité physique étant un fléau sanitaire. Le coût est également important pour la cohésion sociale : en ne promouvant pas la mixité, en considérant que le sport est une affaire de garçons, ce sont les inégalités entre hommes et femmes qui sont confortées tout au long de la vie, dans le sport comme ailleurs.

C’est la raison pour laquelle la place des femmes dans le sport de haut niveau n’est jamais allée de soi. La diffusion récente, sur les chaînes de la télévision publique, de l’Euro féminin de football, est un progrès immense qui tient moins à des motivations féministes de France Télévisions qu’à un engouement réel du public pour ce spectacle sportif et qu’à un volontarisme de l’UEFA comme de la fédération française de football en faveur de la pratique féminine. Le précédent des coupes du monde de 2011 et 2015 sur la TNT laissait entendre que l’audience serait au rendez-vous. De fait, les Bleues ont attiré plus de 3 millions de téléspectateurs par match et la finale, 1,2 millions, malgré l’absence de l’équipe de France, soit plus de 12 % de parts d’audience. L’organisation du mondial 2019 dans notre pays laisse présager une visibilité et un intérêt du public encore plus grands. Il faut espérer que, la preuve étant faite du souhait des téléspectateurs de regarder du sport féminin, dont ils sont si souvent privés, l’ensemble des fédérations seront incitées à mieux considérer leurs compétitrices – salaires, primes, conditions d’entraînement, qualité de l’encadrement, accès aux sponsors. Le cercle vertueux pourra alors se confirmer : les jeunes filles trouveront comme les garçons leurs role models à la télévision et seront davantage encouragées à pratiquer un sport, tout au long de leur vie.

Une société qui tend vers l’égalité est une société plus confiante en elle-même, plus pacifiée, plus performante, en un mot : plus forte. L’ONU, l’OCDE et même le FMI l’ont rappelé dans des rapports récents. La persistance de stéréotypes, de préjugés, et les discriminations – volontaires ou intériorisées – qui en découlent occasionnent un gâchis de talents – par le jeu obsolète du cumul des mandats et de l’entre soi, le sport reste gouverné par des hommes. Il serait temps d’appliquer dans toutes les fédérations la loi du 4 août 2014 sur « l’égalité réelle entre les femmes et les hommes ». En matière de mentorat, de formation et de sensibilisation, de bonnes pratiques existent au niveau européen (projets Erasmus plus), national (UNSS, Education nationale) ou local (associations dans le monde rural, urbain ou périurbain). Il faut s’en inspirer.

Parce qu’il vise à construire une société plus juste et plus émancipée, le sport français n’a plus le choix que d’être exemplaire. Il dispose pour cela de nombreux outils et l’impulsion de Paris2024, qui ouvre un peu plus le sport à d’autres savoir-faire, expertises et expériences de la société, sera décisive.

 

Marie-Cécile Naves, politologue, vice-Présidente de Sport et Citoyenneté

Dernier ouvrage paru : « Le pouvoir du sport » (FYP, juillet 2017, avec Julian Jappert)

 

[1] La même analyse pourrait être faite concernant les minorités (origines sociales, territoriales, ethniques, etc.).

[2] Marie-Cécile Naves, Vanessa Wisnia-Weill (dir.), « Lutter contre les stéréotypes filles-garçons. Un enjeu d’égalité et de mixité dès l’enfance », rapport pour la ministre des Droits des femmes, Commissariat général à la stratégie et à la prospective, 2014.

[3] Marie-Cécile Naves, « Dans sa lutte contre le sexisme, le sport doit éviter le piège identitaire », The Conversation, 21 décembre 2016.

 

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