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Faut-il être mannequin pour surfer ?

21 novembre 2017

Pour les surfeuses, un physique avantageux peut être un atout supplémentaire pour dénicher des sponsors et financer sa carrière. Le risque n’est-il pas de donner l’image d’un sport qui accorde plus d’importance à l’apparence qu’aux performances ?

Au printemps 2016, Silvana Lima a provoqué des vagues dans son sport. Dans un reportage à la BBC, la surfeuse brésilienne, huit fois élue meilleure rideuse de son pays, estimait que son apparence physique l’empêchait de vivre de son sport. « Les sponsors veulent des lles qui peuvent surfer et être mannequins », déplorait la jeune femme de 32 ans, petite, brune et tatouée. « Je pourrais me faire refaire les seins, changer de coi ure, porter des lentilles, mais ce ne serait pas moi. » Le coup de gueule de la double vice-championne du monde n’est alors pas passé inaperçu.

LE MYTHE GLOBAL DE LA SURFEUSE CALIFORNIENNE

Tapons le mot « surfeuses » sur Google, et l’on verra apparaître les mots « sexy », « shooting », « mannequins », « belles ». Sur les clichés gurent des jeunes femmes élancées, au bikini minimaliste et au sourire ravageur. Le cliché de la blonde californienne est ancré dans nos esprits. Pourtant, au XIXe siècle, dans le royaume d’Hawaï, les femmes étaient des surfeuses « émérites et voluptueuses » et connues pour « leurs prouesses sur les vagues », rapporte l’anthropologue Elizabeth Strober dans l’Encyclopedia of Gender and Society sortie en 2009. « C’est ensuite », poursuit-elle, « quand le surf fut mondialisé, que la tradition de genre égalitaire a été remplacée par un stéréotype à des fins marketing ».

LE BIKINI, UN OBJET POUR VENDRE DU SPORT

Les magazines de surf sont aujourd’hui la preuve de cette évolution. On y voit des photos de jeunes femmes typées européennes, jeunes et vêtues d’un bikini. Mais Elizabeth Strober précise que ces jeunes femmes ne sont en réalité « pas vraiment surfeuses ». Pour la réalisation de publicités, les marques font appel à des modèles. A une exception près, une surfeuse est aussi mannequin de son sponsor lorsqu’elle est « indifférenciable » d’un mannequin, ajoute l’anthropologue. Côté masculin, les beaux corps sont aussi valorisés. Mais les sponsors photographient « toujours leurs surfeurs ». Après une carrière sur sa planche, la surfeuse américaine Alana Blanchard s’est reconvertie comme mannequin. « Elle est entrée chez Rip Curl à 13 ans pour ses qualités techniques et son potentiel », recadre Yann Martin, team manager des surfeurs européens chez Rip Curl. « Ensuite, elle a su saisir sa chance dans le mannequinat. »

Autre exemple, la sextuple championne du monde Stephanie Gilmore tournait en 2013 une vidéo de promotion du Roxy Pro de Biarritz, une importante compétition regroupant les meilleures surfeuses du monde. La surfeuse australienne était filmée en petite tenue dans des poses lascives au saut du lit et sous la douche, des images qui avaient alors indigné la surfeuse américaine Cori Schumacher. « Roxy devrait aider les jeunes lles à se sentir assez fortes pour surfer, et pas obnubilées par leur apparence. »

 

DANS LES MAGAZINES, “DES FILLES QUI NE SURFENT MÊME PAS”

 

En effet, le risque, quand on centre une communication sur la mise en valeur du physique, c’est la façon dont les jeunes la reçoivent. En 2014, une Australienne de 14 ans passionnée de surf, Olive Bowers s’est plaint de la façon dont les surfeuses étaient illustrées dans le magazine de surf Tracks. « Il y a toujours une section “Girls” dans laquelle vous voyez des lles qui ne surfent même pas », déplorait Olive dans une lettre destinée au rédacteur en chef. Le focus sur la plastique peut aussi amener la surfeuse à douter : est-ce son talent ou son physique qui est admiré ? « Je voulais faire de la compétition pour montrer au monde que je savais surfer », admettait Alana Blanchard sur le site Vice en 2016. « Les gens pensent toujours que je ne sais pas surfer, mais je m’en fiche. »

Ce qui n’est pas le cas de sa compatriote Carissa Moore, plus jeune surfeuse à remporter le championnat mondial féminin, en 2011. « J’ai travaillé si dur pour être la meilleure au monde », racontait-elle alors dans une tribune. « J’étais vraiment blessée que des gens regardent mon corps plutôt que ma façon de surfer. »

Dernière conséquence : les surfeuses que les sponsors n’estiment pas assez jolies ont du mal à joindre les deux bouts. Pour continuer de nancer ses déplacements, Silvana Lima a vendu sa maison et sa voiture et s’est lancée dans l’élevage de bouledogues français. Interrogée en avril dernier sur la chaîne australienne ABC, Rebecca Woods, un temps chez Billabong, racontait avoir dépensé « entre 20 000 et 30 000 euros » en trois ans sur le circuit. Elle regrettait qu’il faille « se déshabiller » pour dénicher des sponsors. Contactée par mail, Billabong n’a pas répondu avant le bouclage de ce numéro. Pour autant, la marque avait répondu à ABC que si les surfeuses portent des bikinis, il s’agit bien de « leur choix ».

QUE LE MONDE DU SPORT PRENNE SES RESPONSABILITÉS

Les acteurs du sport sont responsables de la façon dont le corps de la sportive est exploité dans le secteur. Certains s’emploient déjà à nuancer les stéréotypes pour coller aux souhaits des pratiquants du dimanche et des sportifs pros. Pour son édition d’août 2015, le magazine américain Women’s Running a ainsi fait poser en couverture le mannequin grande taille Erica Schenk en plein footing et a surtout justifié son choix par la voix de sa rédactrice en chef, Jessie Sebor. « C’est important de se souvenir que les coureurs ont des morphologies diverses. Ne jugeons pas une coureuse sur son apparence. » Bien que cela demande un certain courage en cours de carrière, il est aussi appréciable que des surfeuses de premier plan comme Silvana Lima, Carissa Moore ou Cori Schumacher s’expriment.

Dans d’autres sports, la joueuse de tennis américaine Serena Williams a posé cette ann »e en bikini pour Sports Illustrated. «Je ne fais pas du 34 et on peut être à la fois forte et sexy», a t-elle alors confié. Maintes fois raillée pour son physique, Serena Williams fait partie de ces athlètes qui osent se montrer telles qu’elles veulent qu’on les voie et non comme les autres aimeraient les voir. Elle représente la victoire du « corps pour soi » sur le « corps perçu », analyse la sociologue Béatrice Barbusse dans son livre « Du sexisme dans le sport ».

Il y a quelques mois, aux Etats-Unis, la footballeuse américaine Abby Wambach a pris la défense de la petite footballeuse Mili, 8 ans, dont l’équipe avait été disqualifiée. Les cheveux courts de Mili laissaient croire qu’elle était un garçon. « Tu es magnifique », l’a rassurée l’attaquante, élue meilleure joueuse FIFA en 2012, et qui bouscule les mentalités par sa coupe garçonne, ses piercings, et son homosexualité assumée.

« ETRE FORTE, C’EST ETRE BELLE »

Les marques nous donnent enfin parfois des raisons de rester positifs. Interrogée, Rip Curl se félicite aussi de soutenir Tyler Wright, une surfeuse australienne de 22 ans au physique plutôt athlétique et au style « rapide et agressif » selon le Guardian. « C’est la meilleure surfeuse du monde et elle est chez Rip Curl depuis qu’elle a 10 ans », insiste la marque. Hors du surf, d’autres entreprises jouent leur rôle. Pour sa campagne au nom explicite « Strong is beautiful », la marque de cosmétiques Pantene a par exemple choisi Ronda Rousey, en expliquant que la championne de MMA « personnifiait l’avenir des femmes fortes partout dans le monde ». Avec Ronda Rousey, Pantene affirme avoir voulu montrer « qu’être forte, c’est être belle ». Et si c’était vrai ?

Assia Hamdi

Article extrait du numéro 6 Les Sportives Magazine 

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