Dans leurs veines A sang pour Sang

Sandrine Gruda : « Je vise toujours plus haut »

21 octobre 2016

Félicitations à Sandrine Gruda qui est devenue cette nuit la première française à remporter le Championnat WNBA, le championnat professionnel nord-américain de basket au féminin. La joueuse des Sparks de Los Angeles était à la une de Les Sportives Magazine #2. Retour sur cette belle rencontre.


Née sous un panier, élevée par son père à près de trois mètres du sol, animée par une volonté féroce de briller sur les parquets, sa carrière, Sandrine Gruda ne l’a pas volée. Mais en tant que braqueuse, à Rio, elle prévoit un nouvel hold-up ! Sandrine Gruda, sportive parmi Les Sportives, s’est intimement confiée à nous dans une interview basket. Pas volée, vous l’aurez compris !

Si demain, vous aviez à rédiger votre autobiographie, que raconteriez-vous ?

S.G. : « Faire son autobiographie, c’est quelque chose de fort. Je dirais : j’ai grandi en Martinique, je suis tombée amoureuse du basketball toute petite, sous l’influence d’un père joueur professionnel. Plus j’en faisais et plus je me sentais bien, c’était devenu une forme d’obsession. Mon enfance a été bercée par le bruit des rebonds du ballon sur le sol… J’ai eu une enfance enjouée dans une famille dynamique et nombreuse. Nous étions trois sœurs très proches et nous rigolions beaucoup ensemble.

Ensuite, le basket a fait que j’ai dû partir dès l’âge de 14 ans en centre de formation puis à l’INSEP. Ma vie a donc très vite été régie par le sport. »

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Copyright Bastien Aubert

Petite fille, qui était Sandrine Gruda ?

S.G. : « J’ai d’abord été complexée par ma taille (NDLR : elle mesure aujourd’hui 1m95). A l’âge de 6-7 ans, je voyais bien que j’étais plus grande que les autres filles de mon âge. C’est aussi sans doute pour ça que le basket m’a tant plu. D’un coup, ma taille est devenue un atout et non plus une difficulté au quotidien.

Tout ça ne m’empêchait pas d’être très heureuse, très active, aimant la vie et adorant taquiner les autres. J’adorais les réunions de famille, ces moments de partage où on cuisinait tout en dansant. Et aussi les matchs de basket avec mon père devant la télé. Il critiquait sans cesse comme si les joueurs avaient une chance de l’entendre ! »

Un drame personnel vous est arrivé très jeune avec le décès de votre maman. En quoi cela a-t-il influencé votre façon d’être et d’agir ?

S.G. : « Ma mère est décédée en 2006 mais je n’ai pas grandi avec elle. Mes parents ont divorcé très rapidement. Ce fut évidemment une grande tristesse à laquelle je m’étais préparée car cela a été progressif. Cela était dur mais c’est plus la perte de ma grand-mère, peu de temps avant, qui fut l’élément phare, car c’est surtout elle qui m’a élevée. Je l’ai toujours considérée comme ma mère donc sa disparition m’a obligée à devenir plus autonome, plus prête à affronter les obstacles. J’avais 18 ans. A cet âge-là, on n’est pas encore adulte. D’un coup, j’ai pris 4-5 ans de maturité. J’ai fait miens tous les conseils de vie qu’elle m’avait donnés et j’ai continué à me construire. »

Dans votre entourage familial, quelles furent les réactions quand vous avez annoncé vouloir devenir basketteuse professionnelle ?

S.G. : « Beaucoup de bonheur ! Je pense que mes proches n’ont jamais imaginé d’autres issues tant ils me voyaient à fond dans mon sport. Dès 12 ans, j’ai été mise dans un cursus « quasi » professionnel. Je les voyais toujours super contents quand je ramenais une médaille ou une coupe. »

Quelle a été l’influence de votre père, ancien basketteur, sur votre avenir sportif ?

S.G. : « Mon père m’a conseillée sur certains aspects du jeu mais sans jamais être mon coach. En revanche, sur toutes les grandes décisions que j’ai eues à prendre, il a toujours été là. Partir à Toulouse à 14 ans, puis l’INSEP, puis Valenciennes ou la Russie, il m’a toujours accompagnée. S’il m’avait dit de ne pas le faire, je l’aurais écouté. Sa parole comptait plus que toute autre, ça c’est clair. »

A 14 ans, vous quittez la Martinique pour le centre fédéral de Toulouse. Qu’est-ce qui vous a le plus marquée lors de cette période ?

S.G. : « Il fallait vraiment que je m’adapte à tout. A la nourriture, au style de vie, au jeu. Ce fut le grand saut. Etant très famille, ne plus voir mes sœurs, mon père, mes cousins et tantes… La déchirure fut réelle au départ. Mais une fois sur place, après un bon mois d’adaptation avec des filles adorables comme Jennifer Digbeu, mon amie de toujours, je m’y suis faite. »

A 18 ans, vous signez professionnelle à Valenciennes. En quoi cela a été une consécration pour vous ?

S.G. : « Parvenir à jouer dans la Ligue féminine a été un soulagement puis une consécration. Cela concrétisait tout ce que j’avais fait dans le passé pour en arriver là. J’avais quitté mon île natale dans un but précis et ce moment arrivait… »

Tout le monde vous disait au-dessus du lot dans les catégories de jeunes. Que vous inspiraient ces remarques ?

S.G. : « Je ne l’avais pas compris à l’époque. En quittant la Martinique, même si physiquement, j’étais dans les cordes, j’avais un temps de retard d’un point de vue technique. A Toulouse, j’ai dû faire des entraînements supplémentaires pour rattraper ce retard. Et c’est vraiment à l’INSEP que j’ai comblé mes lacunes. Une fois à Valenciennes, face à des joueuses connues et reconnues, je me suis enfin rendu compte, qu’effectivement, j’étais au niveau. »

Onze ans plus tard, vous êtes une joueuse mondialement reconnue. Vous attendiez-vous à un tel parcours ?

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S.G. : « J’ai toujours pratiqué ce sport en fonction des émotions qu’il me procurait. C’est par l’amour de ce jeu et l’envie de conquérir des titres que j’ai pu atteindre ce niveau. Je n’aurais jamais imaginé jouer en WNBA, 9 ans en Russie… Par contre, ce qui m’a servi, c’est d’avoir toujours sauté sur les opportunités qui se présentaient. En 2007, lorsque j’ai une proposition pour aller en Russie, je réalise que c’est une chance. J’aurais pu penser, je n’ai que 20 ans et prendre un peu peur. Mais non au contraire. C’est la même chose pour Toulouse. On me le propose l’année d’avant, le laps de temps est court mais je décide d’y aller. »

Vous avez passé 90% de votre carrière à l’étranger. Que vous a apporté cette longue expérience en matière de notoriété ?

S.G. : « Énormément de choses. J’intègre la plus grosse écurie d’Europe à Ekaterinbourg et donc je m’inclus dans ce noyau de femmes «  élitistes ». Cela m’a clairement servi en matière de notoriété. Quand vous intégrez ce club, vous n’êtes que 12 joueuses et c’est la crème de la crème du basket avec les meilleures américaines. Quand on évoque ce club, tout le monde écarquille les yeux et du coup on se rend compte de sa valeur. »

Comment percevez-vous l’image que vous donnez aux gens via les médias ?

S.G. : « Selon moi, quelqu’un de sérieux, de compétitif, d’accessible. Quelqu’un qu’on a envie de découvrir davantage ! (sourire). »

Au regard de votre parcours, ne pensez-vous pas que vous mériteriez d’être encore plus valorisée ?

S.G. : « J’ai tendance à prendre ce que l’on me donne. Ce qui est primordial, c’est d’être épanoui dans ce que l’on fait et ce que l’on contrôle. Au basket, je maîtrise ce que je fais. Maintenant, les médias c’est autre chose… »

En 2013, vous étiez la joueuse française la mieux payée, femmes et garçons confondus hors NBA (65.000 €/mois). Que pensez-vous des comparatifs entre hommes et femmes à propos des salaires ?

S.G. : « Je pense que c’est important de le savoir. Notamment pour les jeunes joueuses qui arrivent dans le milieu et qui peuvent ainsi connaître les tarifs appliqués. Dans le sport, on a tous une valeur, c’est comme ça. Pourquoi le cacher? C’est une réalité du marché. »

On a noté une vraie connivence entre les joueuses et joueurs de l’équipe de France lors des JO de Londres. Quelle est leur implication à vos côtés ?

S.G. : « Je ne saurais répondre avec précision. Ce que je sais c’est que Tony (NDLR : Parker) a un talk-show sur RMC et il invite souvent des sportives dans son émission radio. Cela montre qu’il pense à nous et nous inclut dans le programme, il pourrait ne pas le faire. »

Le basket a su faire valoir une forme d’équité entre femmes et hommes ? Comment s’est tissé ce lien particulier entre joueurs et joueuses ?

S.G. : « Je n’irais pas jusqu’à dire qu’il y a beaucoup de liens. Nos compétitions ne se font pas en même temps, on se croise assez rarement. Les liens ont été vraiment réels aux Jeux car la compétition y est propice. Il y a quelques années, l’égalité hommes-femmes, n’existait pas vraiment au sein de la fédération. Notre président, Jean-Pierre Siutat, a su rectifier le tir et aujourd’hui, je peux dire que les hommes et les femmes sont considérés de la même manière au sein de la famille basket. »

Les femmes occupent peu de hautes fonctions dans les instances sportives. Quel regard portez-vous là-dessus ? 

S.G. : « C’est un constat qui n’est pas propre au milieu du sport. Dans la société, c’est aussi le cas. Il faudrait vraiment offrir la possibilité aux femmes compétentes d’occuper des fonctions importantes et leur permettre de faire du bon boulot. Au-delà de ce débat hommes-femmes, il faut parvenir à mettre en valeur les personnes compétentes sans tenir compte de leur sexe. »

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Quand à 29 ans, on a été élue meilleure joueuse d’Europe, joué en WNBA, connu des titres en clubs et en sélection… Où se situent vos ambitions désormais ?

S.G. : « (Sourire) C’est vrai que vu comme ça… Il faut garder sa motivation intacte. J’aime beaucoup la compétition, j’aime gagner. Tant qu’il y a des choses à découvrir, c’est ce qui me motive tous les jours à m’entraîner. Par exemple, j’ai joué en WNBA sans remporter de titre. Voilà un objectif intéressant pour les années à venir. En Euroleague, j’en ai gagné deux, pourquoi ne pas penser à un troisième sacre. Je vise toujours plus haut. »

A votre âge, pense-t-on déjà à l’après-carrière ? Comment l’envisagez-vous ? 

S.G. : « C’est une question que je suis amenée à me poser lorsque je suis blessée. Ce dont j’ai vraiment envie pour l’après-basket, c’est de découvrir le monde et me découvrir moi-même. J’ai enfilé cette casquette de joueuse professionnelle depuis de nombreuses années et j’ai conscience de vivre dans une bulle. Je veux découvrir Sandrine… et pas Sandrine la joueuse de basket d’Ekaterinbourg ou de l’équipe de France. Je sais que vous vous attendez à ce que je parle d’un futur métier mais je ne vois pas la vie comme ça. »

Auriez-vous la fibre pour postuler à de hautes fonctions dans le basket ou ailleurs ?

S.G. : « Franchement, pourquoi pas. Maintenant, il faut que je le veuille vraiment. Je pense aussi qu’il faut être sûre de soi, de ses qualités pour diriger des gens. Il est important pour moi de ne pas brûler des étapes mais je ne me ferme pas ces portes. »

Assise dans un fauteuil confortable, d’ici 30 ans… Quel regard pensez-vous que vous porterez sur votre carrière ?

S.G. : « Beaucoup de fierté. Je viens de loin, j’ai un parcours que très peu ont pu réussir. C’est comme la vie, il y a des hauts et des bas mais d’une manière générale, je serai heureuse de ce parcours sportif et surtout humain. De ma petite ville en Martinique où j’ai débuté le basket, ce fut une échappatoire pour vivre et découvrir des choses que je n’aurais jamais pu imaginer. J’ai découvert des pays, des gens formidables, appris des langues, et me suis forgée avec tout ça. »

Marquer l’histoire du basket, est-ce pour vous une chose importante ?

S.G. : « Non, je n’avais pas cet objectif de marquer l’histoire du basket français. Cela aurait été un peu présomptueux, plus jeune, de dire ça. Maintenant, si on dit que j’ai marqué l’histoire de ce sport… C’est une manière indirecte d’apporter de la reconnaissance à tous les gens qui m’ont fait confiance tout au long de ma carrière. »

 

 Par Patrick Bonneil & Fany Cochet
Photos Bastien Aubert

 

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