En-Tête

Les Jeux Paralympiques : un héritage de la Grande Guerre

31 août 2016

A une semaine du lancement des Jeux Paralympiques à Rio, Les Sportives Magazine et la Fondation Alice Milliat vous font replonger dans l’Histoire.

Les réalités de la guerre
La Première Guerre mondiale crée une rupture historique par sa violence et sa dimension internationale. Elle est terriblement meurtrière pour les hommes. Devant les divers types de blessures inconnues jusqu’alors, le Service de Santé des armées se trouve confronté à des situations totalement imprévues. Cette nouvelle forme de conflit, avec l’usage intensif d’une artillerie industrielle effroyablement destructrice, va pousser la médecine de guerre vers une formidable mue quantitative et qualitative. Il en résultera une adaptation progressive et efficace des moyens d’action tout au long de ce conflit, résumée par cette formule « Relever. Évacuer. Opérer. Réparer. »

La prise de conscience du handicap en France

Dans une société où le handicap est mal compris, la guerre de 1914-1918 sert de révélateur. Avant ce conflit, l’infirmité « civile » semblait rare et peu connue du grand public, seuls les aveugles et les sourds-muets bénéficiaient d’une certaine reconnaissance grâce respectivement à Valentin HAÜY et à Eugène RUBENS-ALCAIS. Au fil des combats, des centaines de milliers d’adultes jeunes et vigoureux deviennent invalides. L’ensemble de la collectivité n’y est pas préparé. La question de la rééducation va devenir cruciale. Elle est à créer.

L’école de Joinville

Devant le nombre grandissant d’hommes mutilés et l’urgence des demandes, l’école de Joinville rouvre ses portes le 7 mai 1916. Elle se voit investie d’une nouvelle mission, celle de rééduquer ces soldats touchés dans leur intégrité physique. En s’appuyant sur la gymnastique suédoise de Pehr LING et la méthode naturelle de Georges HÉBERT, des progressions de travail et d’exercices sont établies dans le but de permettre à ces hommes plus ou moins lourdement handicapés de retrouver une partie de leurs fonctions motrices.

La découverte du sport comme moyen de rééducation

Pendant les longues séances ennuyeuses et répétitrices que constituent les séances de rééducation un étrange phénomène se produit. Dans son carnet de Poilu, Antoine GAL note le 5 juin 1915 : «… envoyés dans un centre de rééducation et d’entraînement à Puget sur Argens dans le Var, tous ces éclopés chaque jour jouaient au ballon. » Dans Le Miroir du 1e août 1915, sont publiés des clichés montrant une course d’unijambistes s’appuyant sur leurs béquilles et ayant comme légende : « Les blessés eux-mêmes, avec une incroyable bonne humeur, organisent entre eux des courses d’éclopés. » Le numéro 830 du 15 septembre 1916 de La Vie au Grand Air montre en première page un soldat solidement appareillé au niveau de sa jambe droite et sautant par-dessus une chaise. Il est entouré d’autres blessés s’appuyant sur des béquilles, ils semblent tous joyeux et la légende mentionne : « Athlète quand même ! » Paru le 15 septembre 1917 dans le même journal, on peut lire un article signé Ch. DENIS : « Les blessés étaient intéressés à leur travail par le procédé très sportif de l’auto-record… Les blessés atteints de même impotence étaient matchés l’un contre l’autre à leurs exercices rééducatifs. »

Si, jusqu’alors, on parle d’éducation et de rééducation physique, cette émulation entre les blessés introduit la notion de compétition et donc ce qui la caractérise : le sport.

Des exemples exceptionnels

Parallèlement, de nombreux témoignages montrent que des soldats gravement handicapés se sont rééduqués physiquement et socialement par le sport.
Escrimeur et champion de France à l’épée en 1914, Armand MASSARD est grièvement blessé au ventre le 15 octobre 1914. Après la guerre, il ne reprendra que difficilement le chemin des salles d’armes. Néanmoins, son courage est payant, car il remporte, en 1920, le titre de champion olympique à l’épée aux Jeux d’Anvers. Après sa carrière sportive, il devient président de la Fédération Française d’Escrime, président du Comité Olympique Français de 1933 à 1967 et vice-président du Comité International Olympique de 1952 à 1970.
Le 11 juillet 1915 aux Éparges, le boxeur Eugène CRIQUI a la mâchoire inférieure fracassée, des dents arrachées et la langue tranchée en deux par une balle. Recueilli comme mort, il subit 7 opérations pendant lesquelles les chirurgiens consolident son maxillaire par la pose d’une plaque d’acier. À la fin de la guerre, après un long travail de rééducation, il retrouve sa voix et contre l’avis de tous, il décide de reprendre le chemin des rings. Il s’impose un dur entraînement et après une impressionnante série de victoires, le 2 juin 1923 « Gégène Gueule Cassée » devient champion du monde des poids plume en battant par KO au 6e round Johny KILBANE au Polo Ground de New York.
Le 19 mai 1916 pendant la bataille de Verdun, l’athlète Jean VERMEULEN est ramassé agonisant et criblé d’éclats d’obus. Échappant de peu à l’amputation des membres inférieurs, il remporte le cross-country et le marathon aux Jeux Interalliés de 1919.
Joseph GUILLEMOT découvre l’athlétisme au front. Début 1918, il est gravement touché par les gaz et reste lourdement atrophié au niveau du poumon droit. Grâce à son mental exceptionnel, il va devenir champion olympique du 5000 mètres en 1920 à Anvers.
Le match de rugby France-Écosse du 1er janvier 1920 est connu dans l’Histoire sous le nom de « rencontre des borgnes ». En effet, 5 des 30 joueurs présents sur le terrain étaient atteints de cette infirmité suite à des blessures de guerre.Ces quelques cas, parmi de nombreux autres, montrent que des soldats gravement blessés ont su, à force de courage, de volonté et d’une façon totalement intuitive, se reconstruire grâce au sport.

La naissance officielle du handisport

Vainqueur du Tour de France 1910, de Paris-Roubaix en 1909, 1910 et 1911, de Paris-Tours en 1911, de Paris-Bruxelles en 1911, 1912 et 1913, trois fois champion de France sur route en 1911, 1912 et 1913 Octave LAPIZE, était frappé de surdité. On peut légitimement s’interroger sur l’influence que « Le Frisé », qui sera tué en combat aérien le 14 juillet 1917, a eue sur Eugène RUBENS-ALCAIS. En effet, celui-ci, né le 7 mars 1884 à Saint Jean du Gard, devient sourd très jeune et pratique le cyclisme très tôt. Influencé par l’essor grandissant de la pratique sportive venant directement des tranchées, Eugène lance l’idée d’une Fédération Sportive des Sourds-Muets de France en 1918. Déclarée à la préfecture de police de Paris en septembre 1919, c’est une première. De nombreux Poilus atteints par cette infirmité rejoignent les rangs de cet organisme.

La première compétition internationale

De la dynamique créée par la pratique du sport au front étendue à l’ensemble de la société française, naît la première compétition officielle internationale de sport pour handicapés. Le 4 juin 1922 à Paris au Stade Pershing, une rencontre de football constituée de sourds et muets oppose la France à la Belgique. Les Français remportent ce match 2 à 0. Poursuivant son action, Eugène RUBENS-ALCAIS organise à Paris du 10 au 17 août 1924, les 1e Jeux Internationaux pour les Sourds réunissent 148 athlètes malentendants venant de 9 nations. La presse nationale couvre largement l’événement. Les Sourdlympics rencontre un énorme succès populaire et seront désormais reconduits tous les quatre ans. À l’issue de ces journées historiques est crée le Comité International des Sports Silencieux, appelé aujourd’hui L’International Committee of Sports for the Deaf. C’est une première mondiale, Eugène en est le président. Cet humaniste, mécanicien automobile de profession, totalement désintéressé par l’argent, reste dans l’histoire comme le «Pierre de COUBERTIN sourd-muet». Il s’éteint le 8 mars 1963 dans une relative pauvreté et repose au cimetière d’Ivry sur Seine.

L’essor du handisport

À une époque où l’on considérait les personnes malentendantes comme intellectuellement inférieures et linguistiquement limitées, Eugène RUBENS- ALCAIS apporte, par la pratique sportive, un moyen efficace de rassurer et de valoriser cette communauté culpabilisée à tort par son handicap. Son action apparaît comme la première initiative connue dans ce domaine. Il ouvre ainsi une voie dans laquelle d’autres vont oser s’aventurer. L’élan est donné et le handisport prend doucement sa place dans la société. En 1940, et comme suite logique, apparaît en Angleterre un autre pionnier. Le neurochirurgien Ludwig GUTTMANN est directeur de l’hôpital de Stoke Mandeville et pour favoriser la rééducation des soldats de la Seconde Guerre mondiale devenus paraplégiques, il s’appuie sur les expériences venues de la Première Guerre, utilise le sport et organise en 1948 les 1e Jeux Mondiaux des Chaises Roulantes et des Amputés, plus connus sous le nom des Jeux de Stoke Mandeville. En 1960 ces Jeux sont organisés à Rome en continuité des Jeux des valides. Réunissant 400 sportifs représentants 23 nations, cette édition est considérée comme étant les 1ers Jeux Paralympiques. Dès lors et sous l’égide de plusieurs fédérations nationales et internationales couvrant les divers champs d’invalidité, le handisport devint rapidement une activité de plus en plus reconnue.

France's Marie-Amelie le Fur (C) dips at the finish line to win the Women's 100 metres T44 Final during the London 2012 Paralympic Games at the Olympic Park in east London, on September 2, 2012. AFP PHOTO / ADRIAN DENNIS

France’s Marie-Amelie le Fur (C) dips at the finish line to win the Women’s 100 metres T44 Final during the London 2012 Paralympic Games at the Olympic Park in east London, on September 2, 2012. AFP PHOTO / ADRIAN DENNIS

Les amputés, aveugles, gazés, handicapés et invalides de la Grande Guerre représentent, pour l’ensemble des pays belligérants, 6 millions et demi d’êtres humains. Avec dignité, nombre de ces hommes vont faire preuve de courage, de volonté, de détermination et d’imagination, en entreprenant et réussissant, parfois seuls et d’une façon empirique, leur propre rééducation. À l’image des champions cités plus haut, ils ont certainement, dans l’anonymat, réinventé et même créé de nouvelles méthodes d’éducation physique et sportive. Grâce à leur audace et leur refus de se résigner, ces authentiques héros visionnaires ont ouvert la voie. Ils ont prouvés que le sport reste un formidable moyen qui invite à aller puiser au plus profond de ses ressources mentales et physiques afin de retrouver la confiance de soi. Symbolisant remarquablement toutes les volontés déployées au travers du temps par des milliers d’anonymes dans le but de vivre simplement comme « les autres », ils ont posé les bases du handisport qui, aujourd’hui, est devenu un phénomène de société au service de millions d’être humains.

Ne les oublions pas.

Michel MERCKEL
Auteur de « 14-18, le sport sort des tranchées »

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