Culture

La féminité sportive en photo

28 décembre 2017

La nudité féminine est l’un des grands thèmes de l’histoire de l’art. Mais qu’en est-il lorsque les sportives se mettent à nu devant un objectif? 

Point de calendrier de sportives nues, comme le célèbre calendrier des rugbymen qui, chaque année, confient sa réalisation à un artiste photographe renommé. “ Les déesses du stade ” n’ont pas vu le jour de façon récurrente, faisant événement, et construisant durablement un rapport à la nudité, au sport et à la féminité ; les opérations événementielles se succèdent bien sûr, directement inspirées des “ dieux du stade ”, au service d’une cause le plus souvent sans rapport nécessaire avec la discipline des sportives qui posent.

Ainsi, des joueuses de rugby se sont mises à nu à Oxford, pour verser des fonds en faveur de la lutte contre les troubles alimentaires ; des triathlètes ont posé en tenue d’Eve en Espagne, pour soutenir la lutte contre le cancer. Ici ou là, telle association sportive a pu prendre une initiative similaire dans des proportions plus modestes. Dans tous les cas identifiées, les photos produites – souvent fort belles, essentiellement en noir et blanc – ne signent pas le travail d’un artiste photographe. Non que les photos ne soient pas dignes d’intérêt, mais la part artistique s’efface au profit de la cause pour laquelle les photos sont réalisées. Le nom de l’artiste est difficile à trouver, démarche fort regrettable s’il en est, le droit d’auteur étant un droit imprescriptible.
Ce constat est assez troublant à plusieurs titres. L’histoire de l’art est traversée par la nudité, et le corps de la femme en est évidemment le premier sujet (hors Grèce Antique, dirons-nous pour faire simple). Les plus grands artistes se sont confrontés au nu féminin et ont su, par le regard, valoriser la féminité de leur modèle. Jeanloup Sieff est sans doute l’un des artistes les plus célèbres en ce genre. Mais les femmes ainsi photographiées par des artistes à la renommée établie, sont rarement des sportives. Les exemples sont rarissimes, comme si le corps nu des sportives, plus musclé, plus développé, mettait en cause une idée de la féminité, faite de fragilité, de minceur, ce qui renvoie éternellement au regard de l’homme et de ses propres fantasmes.

« Lorsque l’on convoque le second degré, c’est, en général, pour justifier plus ou moins adroitement, de l’existence possible d’un contrat de connivence entre celui qui produit une image ou un bon mot et celui qui la reçoit ». Cette analyse d’Emmanuel Ethis, commentant sur son blog le “ rite  annuel ” de l’édition du calendrier des rugbymen, apporte en creux une lecture de ce phénomène étonnant de la faiblesse des sportives photographiées dans leur plus simple appareil. Et si l’absence de photos d’artiste révélait un préjugé ?

C’est bien pour lutter contre ces a priori qui nuisent à leur sport, que des footballeuses de l’équipe de France de football féminin ont posé nues en 2009. Mais elles ne l’ont fait qu’une fois. C’est un message adressé également aux commentateurs sportifs, masculins pour l’essentiel, dont la tendance à connoter leurs propos de paroles sexistes et de préjugés multiples, n’est plus à démontrer.

Le nu artistique est un genre à haut-risque, et pour éviter les pièges de la vulgarité, le regard de l’artiste reste la meilleure précaution. Preuve en est de ces multiples calendriers publiés sur le net, dits “ hot ”, “ sexys ”, et qui, loin de valoriser la féminité et le corps des femmes qui s’y prêtent, fussent-elles sportives, renvoient à l’image éculée de la nudité féminine au service des fantasmes sexuels masculins.

Et si le combat en faveur du sport féminin passait aussi par la question des représentations des sportives nues ? Et si le fait que le sport féminin souffrait d’une faible audience du point de vue du spectacle sportif, était en partie liée à l’idée que les sportives avaient perdu toute féminité au profit du seul esprit sportif ?

Les rugbymen (hommes !) ont joué précisément à contre-emploi : ils ont fragilisé la virilité des sportifs pour en montrer une part de fragilité, voire d’ambiguïté. Il est peut-être temps de s’approprier cette stratégie pour changer le regard des citoyens sur les femmes sportives en confiant cette mission à de grands artistes. Le modèle du calendrier a popularisé une démarche, on peut inventer d’autres modes d’exposition, pour transformer une représentation sociale qui nuit au développement des pratiques sportives féminines.

Vincent Moisselin

Article extrait du numéro 6 Les Sportives Magazine 

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