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Les formations à l’égalité : un nouveau défi pour le monde sportif ?

2 janvier 2018

Dans le sport, les stéréotypes sexués sont tenaces. Pour faire évoluer les mentalités, l’éducation est un levier déterminant. Mais pour pouvoir sensibiliser les enfants, il faut d’abord former les adultes responsables de leur éducation ! Qu’en est-il de la formation à l’université aujourd’hui ? Rencontre avec Cécile Ottogalli, responsable du parcours de master Egal’APS, qui forme aux études sur le genre à l’UFR STAPS de Lyon1.

PASSER DES INTENTIONS AUX ACTES ?
En matière d’égalité femme-homme, ces dernières années ont été marquées par de belles intentions ministérielles. Les pouvoirs publics se sont notamment engagés dans l’intégration des questions d’égalité dans le code du sport, de la parité dans les comités directeurs des fédérations (loi du 4 août 2014) et de plans de féminisation pour encourager l’investissement des femmes. Mais pour Cécile Ottogali, maîtresse de conférences à l’université de Lyon 1, si ce mouvement permet des évolutions sur le plan du droit, elles n’en demeurent pas moins la partie émergée d’un iceberg où les inégalités entre les femmes et les hommes en matière de sport demeurent importantes et invisibles pour la plupart : « Les inégalités d’accès aux pratiques sportives et artistiques, tout comme les inégalités de traitement (salaire, conditions d’entraînement, équipement, etc) ou de reconnaissance (médiatisation et représentations) ne sont pas une fatalité, mais le fruit de rapports sociaux qui, pendant longtemps, ont accordé la primauté aux hommes et aux principes masculins. La modification de cet ordre social ne va pas de soi et ne peut se satisfaire de déclarations d’intentions ou de lois ».
Et oui, dans les pratiques, les résistances peuvent être nombreuses. Rappelons la suppression des ABCD de l’égalité (un dispositif pédagogique visant à lutter contre les stéréotypes sexués) suite à la polémique développée en 2014 par certains élus et des militant.es de La manif pour tous. Cependant, les choses avancent… Tous les textes officiels de l’école font aujourd’hui des questions d’égalité entre les sexes, une priorité. En Education physique et sportive (EPS) par exemple, les programmes stipulent dès la maternelle que l’école doit « construire les conditions de l’égalité, notamment entre les filles et les garçons ». De même, l’éducation aux médias doit « développer le sens de l’observation, la curiosité, l’esprit critique et, de manière plus générale, l’autonomie de la pensée ». Pour autant les moyens mis en œuvre pour atteindre ces objectifs demeurent précaires, notamment en terme de formation.

POURQUOI UNE FORMATION EST-ELLE NÉCESSAIRE ?
Tout simplement parce que l’éducation doit, dans tous les domaines, relever de connaissances précises et rigoureuses et non de croyances. En matière d’égalité entre les sexes, les enfants ont droit à autre chose que les stéréotypes et préjugés auxquels, parfois, ils sont confrontés dès le plus jeune âge, tels que : le foot, c’est pas pour les filles ; la danse n’est pas pour les garçons ; les filles n’aiment pas le sport, ni la compétition, etc. Pour Cécile Ottogalli, la formation sert à déconstruire ce qui paraît être des évidences  : «  Les études de genre permettent de comprendre comment, au-delà des identités biologiques des individus, se construisent, au fil des époques et des cultures, des distinctions et des hiérarchies entre les femmes et les hommes. Dans le champ sportif par exemple, elles permettent de comprendre pourquoi il n’y a que 6% de femmes à la Fédération française de football en 2016 au regard des interdictions ou résistances qu’elles ont rencontrées depuis plus de cent ans. Elles permettent de comprendre comment le corps des femmes a été contrôlé et limité, au nom des principes de maternité et d’esthétique, pour les éloigner de toute recherche de performances sportives. Enfin, elles permettent de saisir combien les codes sociaux du devenir femme ou homme impactent les orientations et les investissements sportifs et artistiques de chacun.e et inhibent, au final, leur liberté individuelle ».

QUELS SONT LES LIEUX OÙ L’ON PEUT SE FORMER AUJOURD’HUI ?
Dans les métiers du sport, la formation des professionnel.les se fait soit par Jeunesse et Sport (brevet d’état), soit par l’Université (études en Staps), mais les formations en études de genre y restent lacunaires. Du côté de Jeunesse et Sport, l’association Fémix-Sport propose des journées de formation pour encourager les femmes à prendre des responsabilités dans les instances sportives. À l’université, les recherches sur le genre existent depuis une quinzaine d’années (Lyon, Orsay, Rennes, Toulouse), mais les spécialistes de ces questions se comptent sur les doigts des mains. De plus, les inégalités concernent aussi les formations. Cécile Ottogalli a par exemple initié avec le SNEP-FSU et le Centre EPS et Société un collectif “ Femmes et Staps ” pour étudier la raréfaction – en terme de proportion – des filles en STAPS. « Moins d’un tiers des étudiants dans les facultés des sports sont des femmes ! Même les métiers de l’enseignement, traditionnellement investis par les femmes, sont touchés avec 35% de femmes présentes au CAPEPS lors de la session 2017. Cette diminution du nombre de femmes et ces déséquilibres sont un problème professionnel qui aura des conséquences pour l’EPS, mais aussi dans les métiers du sport où seulement 13,4% des directeurs techniques nationaux, et 17,8% des conseillers techniques sportifs sont des femmes en 2017 ».
Des innovations importantes sont cependant à noter. D’une part, l’obligation, depuis 2013, de proposer des modules de formation dans les ESPE (Ecole supérieure du professorat et de l’éducation), même si là aussi, la mise en application reste difficile. D’autre part, l’ouverture en septembre 2016, au sein de l’UFR STAPS de Lyon1, d’un parcours de master, inédit en France et au-delà, en études sur le genre appliqué au sport. Ce parcours, nommé EGAL’APS (Égalité dans et par les activités physiques et sportives) prépare des cadres aptes à mettre en œuvre des politiques d’égalité et de lutte contre les discriminations de sexes dans tous les secteurs professionnels du sport (les fédérations et leurs délégations territoriales, les associations ou clubs sportifs, les mairies, les entreprises, les établissements scolaires, etc.). Ce parcours prépare aussi à la recherche et peut être suivi soit en formation initiale, soit en formation continue. Cécile Ottogalli est confiante en l’avenir : « L’égalité ne s’improvise pas mais s’apprend. Ces formations sont indispensables pour permettre la maîtrise de concepts, de cadres scientifiques et théoriques, de méthodes d’analyse des discriminations, des cadres institutionnels et juridiques, des techniques de mainstreaming, etc. Gageons que les agents du sport deviendront, grâce à ces formations, les acteurs et actrices lucides, éclairé.es et autonomes d’un questionnement et d’une capacité à agir contre les inégalités entre les sexes et contre l’homophobie. Il ne s’agit pas d’une mission en plus, mais d’une mission qui s’intègrera dans leur quotidien et fera progresser les politiques sportives dans leur ensemble ».

CLAIRE PONTAIS & BRUNO CREMONESI

Article du numéro 6 Les Sportives Magazine