Engagées

Invisibles Championnes

11 janvier 2018

Belle, performante et si possible assaisonnée d’une actu people : ce serait l’unique combo gagnant pour qu’une championne devienne visible et “bancable” en France. C’est du moins l’avis tranché de deux femmes dont l’univers s’est construit autour du sport de compétition, la journaliste sportive Sophie Greuil et la boxeuse et kinésithérapeute Maïly Nicar.

Maïly Nicar a une sacrée personnalité. La jeune Guadeloupéenne est devenue championne de France des -69 kg en boxe anglaise en février 2015, cinq mois après avoir signé sa première licence, puis vice-championne d’Europe des -75 kg en 2016. Pourtant, elle a balancé ses gants deux ans et demi plus tard parce qu’elle estime qu’en dépit des efforts consentis, il n’y a pas de place pour le sportifs qui arrivent avec un double projet et des ambitions professionnelles affirmées.
« Je venais de l’athlétisme que j’ai pratiqué à un bon niveau pendant des années. J’étais heptathlète et mes parents m’ont toujours encouragée à suivre mon instinct et mes envies. Ma mère, ancienne basketteuse, est enseignante d’EPS et mon père travaille dans le commerce. » Une famille française modeste qu’elle juge pourtant « de classe moyenne » pour les Antilles. Comparativement à certains de ses pairs boxeurs, elle n’a manqué de rien. « Car en boxe », précise-t-elle, « le cliché veut que les champions soient issus de milieux défavorisés et qu’ils aient chaussé les gants pour s’en sortir ». Ce n’était pas son cas. Maïly a fait de la boxe par envie, après une expérience en Belgique en Muay-thaï qui lui a valu une petite commotion cérébrale. Du coup, sa mère la met en garde sur sa nouvelle passion. Non par peur de la blessure, mais parce que la jeune sportive a commencé des études de kinésithérapeute et que la pratique de la boxe en compétition demande un investissement lourd. Les études, les déplacements, les entraînements et les combats peuvent conduire au même accident que lors de sa première expérience. Mais Maïly est volontaire et elle parviendra contre l’avis de tous les spécialistes de boxe, et surtout de la fédération, à accomplir son projet sportif sans rien lâcher à côté. « Particulièrement au début de ma carrière, seuls ma famille et mon entraîneur croyaient en mon potentiel et je n’ai cessé d’entendre qu’il fallait que je me consacre à la boxe si je voulais faire les grandes échéances. J’ai pourtant montré du courage dans mon double projet » ! Mais sans soutien financier satisfaisant, Maïly a choisi d’arrêter la boxe, malgré des qualités physiques et morales énormes qui auraient pu la mener très haut. À 25 ans, elle officie quinze heures par jour en cabinet, comme tout kinésithérapeute et parce que son métier la passionne comme la passionnait la boxe.

UN RESPECT DES AMBITIONS PROFONDES DE CHACUN-E

Pourtant il y a peu, la médaille d’argent de Sarah Ourahmoune aux Jeux de Rio a modifié un peu la donne. Alors que la jeune femme avait été mise en garde contre un projet de maternité qui mettait en danger sa carrière selon certains, sa réussite brésilienne a changé le regard porté sur la femme boxeuse au sein de sa fédération.
« Il est important que tous les background soient valorisés et soutenus dans le sport, des fonctionnaires aux libéraux, étudiantes ou déjà en activité. Qu’il y ait un respect des ambitions profondes personnelles et professionnelles de chacun-e ».
La sportive se refuse à distinguer les difficultés au féminin, car pour elle le respect du projet sportif et du projet personnel est une constante qui doit interroger les dirigeants. Le sacrifice doit en valoir la peine et on doit aussi respecter les désirs de femme des championnes. D’ailleurs, un enfant, comme un métier choisi, ne sont pas une tare, mais bien souvent une motivation supplémentaire. « Mettre son métier entre parenthèses pour un projet sportif fort est possible si la préparation aux grandes échéances ne met pas en danger l’équilibre économique du (de la) champion-ne et son retour dans une vie professionnelle aboutie. » Bref, il faut soutenir les plus faibles – au sens bien sûr de moins
nantis que les autres – car Maïly, personnalité solaire, charismatique et d’une rare maturité est tout sauf une faible femme.

C’est aussi l’avis de Sophie Greuil qui en a vu des vertes et des pas mûres depuis qu’elle écrit le sport, au féminin comme au masculin. « Sérieusement, rien n’a changé en 2017 en France. En Australie où je vis, et dans bien d’autres pays du globe où j’ai eu la chance de travailler, on met en valeur la sportive, qui est aussi une femme. En France, on met en valeur la femme, puis la sportive. La différence peut sembler ténue mais pourtant elle est essentielle. L’exploit sportif n’a pas de sexe en Australie. On valorise l’exploit, point. D’ailleurs, le sport tient une place prépondérante dans l’éducation. Les Life Savers par exemple : les maîtres-nageurs, hommes comme femmes, sont des héros qui mettent en avant le corps sain au service de l’autre. Dans la baie de Sydney, les ferries portent des noms de sportives nationales célèbres : Louise Sauvage, Yvonne Cooley ou encore Betty Cuthbert… des femmes qui ont marqué l’histoire de l’Australie au siècle dernier ou aujourd’hui, dans tous les sports y compris le handisport. On n’a pas besoin de dénuder une femme dans les tabloïds pour en faire une championne bancable. »

Une évidence pour Maïly qui, elle, n’a pas ce souci : « En boxe, nous avons la “ chance ” d’évoluer dans des tenues loin du corps, amples, masculines en somme. Nos casques, shorts de mecs et maillots flottants scotchés sur le corps pour qu’ils tiennent en place lors d’un combat ne font pas de nous des objets sexuels. Du coup notre pratique est mise en avant en premier, contrairement à d’autres sports, où la tenue plus sexy motive des commentaires et des intérêts parfois assez éloignés du sport. »

UN DIKTAT DU CORPS INSUPPORTABLE


C’est la grande contradiction du sport. Les femmes ont conquis des territoires masculins et doivent supporter encore des tenues adaptées aux hommes. Dans les sports dits mixtes ou féminins, on réduit sans cesse la part de textile pour dévoiler le corps afin de rendre la discipline plus appétante pour les spectateurs.
Sophie Greuil souligne elle aussi cet insupportable diktat du corps, preuve d’une inculture sportive française qui pénalise encore la femme.
« Chez nous, la sportive doit satisfaire aux canons de beauté en vigueur. Elle doit aussi être intelligente, diplomate, avoir de la répartie, de l’humour, être un caméléon qui s’adapte à toutes les situations même les plus grivoises. Et si possible elle doit être blanche, ou alors il lui faudra une bonne histoire people pour émerger ! Il est presque impossible de vendre le sport féminin en dehors de ces critères, sauf si la championne évolue dans l’un des cinq sports majeurs – football, rugby, formule 1, tennis et
cyclisme – mais bien sûr, toujours avec du succès et une plastique impeccable. Hors, en France, le football et le rugby ne sont pas encore assez performants. La F1, n’en parlons pas au féminin… et le tennis et le cyclisme ne gagnent plus. Si vous demandez aux gens dans la rue qui sont les sportives françaises qui les ont marqués, on vous cite Jeannie Longo (elle gagnait tout dans une épreuve très populaire), Marie-José Pérec, une championne d’exception également suivie par les tabloïds notamment au moment de l’affaire de la fuite à Sydney ; Laure Manaudou qui a réuni les fameuses conditions dont je parlais précédemment et dans une moindre mesure Laura Flessel, belle, championne accomplie et pratiquant une discipline dite classe. Les autres n’existent pas. Si ! Estelle Mossely revient fréquemment mais si ses succès n’étaient pas associés à ceux de son fiancé, Tony Yoka, je ne suis pas certaine que les Français retiendraient son nom ».
La journaliste note aussi l’instantanéité de la gloire pour les femmes. Une Céline Dumerc mise en avant par la réussite du basket féminin à Londres et par sa personnalité pétillante, ne serait plus bancable quelques saisons plus tard. Idem pour les footballeuses dont certaines ont su émerger dans les médias, mais qui souffrent d’un manque de résultat dont les hommes n’ont pas besoin pour être célèbres.

Alors condamnées à l’exhibition les femmes de sport françaises  ? « Pas forcément si elles ne cherchent pas à être connues, mais reconnues pour leurs résultats. Elles doivent tenir bon comme nous, journalistes sportives avons dû tenir bon pour nous imposer peu à peu », résume Sophie Greuil qui a pourtant abandonné le journalisme de corporation pour revenir à un journalisme de terrain et de rencontres qui lui sied. « On fait de la communication aujourd’hui, pas du journalisme. Beaucoup travaillent sur communiqués de presse et on suit les directives des agents et attaché(e)s de presse. Du coup, la sportive a encore moins de place, sauf si elle répond au cahier des charges des partenaires. Les journaux féminins français pour lesquels je pige refusent presque systématiquement les Unes sur les sportives de couleur ! En Australie, je n’ai pas ce souci. C’est une aborigène, Cathy Freeman – et on sait le rapport compliqué qu’entretient le pays avec ses natifs – qui a eu l’honneur d’allumer la vasque olympique à Sydney en 2000 ! ».

Maïly est plus catégorique : aux femmes sportives de s’affranchir de ces mauvais codes. Elles doivent plutôt se concentrer sur la revendication de moyens pour la pratique au plus haut niveau, des moyens qui leur sont dus au même titre que leurs homologues champions du monde ou olympiques.
Tout semble donc bien une question d’éducation, de travail des médias pour sortir d’une communication tout terrain qui surfe sur les supposées attentes du public au lieu de le surprendre. « À nous, journalistes d’endosser pleinement notre rôle qui ne se limite pas au compte-rendu ou à l’analyse », insiste Sophie Greuil. « Nous avons aussi un rôle d’éducation et il y a du travail ! Les Français ne connaissent pas le sport féminin et ils ne connaissent pas le sport tout court. Certains de mes employeurs me demandent encore de leur expliquer la différence entre ski alpin et ski nordique. Et mis à part les Bretons et quelques autres, les Français ignorent la signification précise des termes bâbord, tribord, louvoyer ou catamaran. »

L’invisibilité de la championne française ne sera pas résolue par la mise à nu, au sens propre comme au figuré de nos championnes. La femme sportive ne deviendra une championne sans conditions aucune, qu’avec de grands résultats, beaucoup de caractère et une presse engagée, voire militante.

Maryse EWANJÉ-EPÉE

 

 

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