Dossier

Arnaud Di Pasquale : « Devenir champion doit devenir le rêve de l’enfant »

1 mars 2018

Les relations père-fille ont toujours existé dans le tennis. Ancien 39e joueur mondial, ex-agent de Marion Bartoli et directeur technique national de la Fédération Française de Tennis entre 2013 et 2017, Arnaud Di Pasquale en a été un des témoins. Rencontre avec le médaillé de bronze des JO de Sydney (2000).

Jennifer Capriati, Steffi Graf, Mary Pierce, Jelena Dokic, Marion Bartoli, Aravane Rezai, les sœurs Williams, Caroline Garcia… Leur père a joué ou joue toujours un rôle dans leur carrière. Quel regard portez-vous sur cette relation père-fille dans le tennis ?

Je ne suis ni pour ni contre. Et je ne suis pas là pour émettre un jugement. Ce qui est certain, c’est qu’on ne voit que les projets qui réussissent et rarement ceux qui explosent. Au moment où j’occupais la fonction de DTN, notre idée était de nous prémunir de tous les risques et dangers qui pouvaient émaner de relations exclusives aussi fortes. Car il y en a beaucoup plus qu’on ne le pense. En France, nous sommes protégés. Quand une fédération est délégataire du ministère, elle a des règles à faire respecter, dont celle de la protection des mineurs. Notre rôle est alors d’agir comme un organe de contrôle. Nous nous devons d’être vigilants lorsqu’on accompagne des projets familiaux afin d’éviter certaines dérives.

Quelles pourraient être ces dérives dont vous parlez ?

A la base, le rôle du papa ou de la maman n’est pas forcément d’être l’entraîneur de son enfant… encore moins lorsqu’en général, il n’en a pas les compétences. Par exemple, le père de Marion Bartoli était médecin. Du jour au lendemain, il s’est mis à bouquiner et il est devenu entraîneur sans passer le moindre diplôme. Ce n’est pas évident pour une fédération de les accompagner dans leur projet. Ces difficultés ont entraîné une relation conflictuelle entre les Bartoli et la fédération pendant toute la carrière de Marion. Actuellement, le papa de Caroline Garcia a quitté son travail pour suivre sa fille sur le circuit WTA. Les Bartoli et les Garcia sont des exceptions. A la différence que les Garcia ont été accompagnés par la Ligue du Lyonnais pendant trois ans avec un entraîneur fédéral quasiment dédié quotidiennement. Tu as beau t’instruire, bouquiner, éduquer : tu peux certes acquérir des fondamentaux. Mais l’apport d’experts me semble fondamental. Toutes les joueuses citées précédemment se sont émancipées en allant chercher d’autres compétences pour passer des caps.

Comment expliquer que ce type de schéma soit moins présent sur le circuit ATP ?

Ça l’est moins, mais ça l’est de plus en plus, avec des parents qui poussent dès le plus jeune âge. J’ai le sentiment que le père et la mère de Djokovic ont toujours été à fond derrière lui. C’est le cas également pour Andy Murray, entraîné par sa maman, proche très tôt de lui sur le circuit. Il y en a un peu, mais moins que dans le tennis féminin c’est vrai.

Une multitude de chemins et des trajectoires pour accéder au haut niveau
Pourquoi ?

Est-ce que la relation père-fille est plus forte ? Est-ce que tu n’as pas plus d’influence sur ta fille que sur ton fils ? Je ne sais pas…certainement un peu des deux. Le schéma est plus fréquent chez les filles et ce n’est absolument pas gênant. A la seule condition, et j’insiste, c’est que des personnes expertes s’occupent d’accompagner ces jeunes. Dire « j’arrête de travailler pour accompagner mon enfant » n’est pas un bon exemple.

Accompagnée de son père, Caroline Garcia a réalisé une saison 2017 exceptionnelle…

Elle a réussi une année extraordinaire. C’est une magnifique réussite et on ne peut pas lui enlever. Je sais que Frédéric Fontang et Nathalie Tauziat ont joué des petits rôles cette année, mais ils ont occupé très peu de place dans son cercle. Il s’agit du projet du papa, il souhaite y arriver, lui avec elle et pas forcément avec les autres. Il aime sa fille plus que tout et cela se voit. Est-ce qu’on ne se nourrit pas parfois des conflits pour avancer ? Elle s’est peut-être appuyée sur certaines rancoeurs de son année 2017 et de ses difficultés, pour progresser (ndlr, elle a renoncé à l’équipe de France et au double avec Kristina Mladenovic pour privilégier sa carrière personnelle, se mettant à dos une grande majorité des joueuses françaises et la Fédération). En plus de ses qualités indiscutables, elle est devenue une guerrière. Toutes ces difficultés l’ont peut-être renforcée.

Kristina Mladenovic porte totalement son projet

Comment la fédération gère-t-elle ce type de projet ?

La Fédération est vue comme une institution obtue et fermée alors que c’est l’inverse. On accepte totalement ces projets familiaux. Il y a une multitude de chemins et trajectoires pour parvenir à accéder au haut niveau. C’est impossible de dire « c’est comme ça et pas autrement ». On est dans un sport où on peut globalement faire au cas par cas. A condition de respecter certaines règles car la fédération n’est ni une vache à lait, ni une banque.

En quoi les relations père/fille sur le circuit peuvent-elle être différentes aujourd’hui de celles d’avant ?

On apprend des choses beaucoup plus tard. Plein de choses… Quand on voit ce qui s’est passé avec l’Australienne Jelena Dokic (qui a écrit un bouquin Unbreakeable, sorti en novembre), la relation avec son père a été d’une extrême violence. Elle en gardera les stigmates toute sa vie… Est ce qu’elle sera heureuse et équilibrée ? Je ne crois pas. Il ne faut surtout pas que ce soit un rêve par procuration. Devenir champion doit être le rêve de l’enfant, de la fille, du garçon. Il est difficile de mesurer ceux qui le font bien de ceux qui sont border-line…

Quel serait dans le tennis au féminin le meilleur exemple de réussite de cette relation ?

Kristina Mladenovic. Elle a le courage et le caractère de dire à ses parents qu’il s’agit de son projet à elle… Ils la soutiennent tous les deux, mais c’est elle qui mène la barque.

Propos recueillis par Peggy Bergere

Article extrait du magazine numéro 7 Les Sportives

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