Double-Je(u)

Marie Bochet Princesse des Neiges

11 avril 2017

A 22 ans à peine, la skieuse d’Arèches-Beaufort née avec une agénésie (absence) de l’avant-bras gauche, a tout raflé dans la catégorie handiski debout. Le collier d’or et de cristal qu’elle s’est composé avec ses douze titres mondiaux dont deux quintuplés, son quadruplé paralympique de Sotchi
et ses quatre gros Globes, est une parure assez inédite dans le monde du sport.

Derrière Marie la chasseuse de trophée se cache une jeune femme lumineuse pleine de philosophie, à la recherche de ses énergies profondes comme une discipline de vie. Elle est à l’affût de ses émotions et de sa propre élasticité dont elle éprouve sans cesse les contours en poussant plus loin son art, peu soucieuse de la confrontation qui ne la fascine pas plus que ça. A Noël, l’ambassadrice du Beaufortain, a retrouvé la neige, dont elle était privée depuis le 24 octobre suite à une fracture de la tête de la fibula. Avec un genou tout neuf, elle s’est lancée pile deux mois plus tard, respectant au plus près, mais pas plus, les recommandations de l’équipe médicale.

 

Interview menée par Maryse EwanJé-Epée :


Marie, on vous retrouve pleine d’envie ! C’est vrai que vous êtes une rapide en tout, ou une précoce plutôt. Qu’est-Ce que ça fait de faire ses premiers JO à tout juste 16 ans ?

Marie Bochet : Vancouver a été un moment vraiment particulier. J’étais jeune, je n’étais pas du tout préparée. C’était le début de l’engouement pour le paralympisme et je ne savais pas trop ce qui allait m’arriver. La médiatisation, le public. Tout était beau, tout était grand. Ça n’avait vraiment rien à voir avec les autres compétitions. On prenait tout à coup conscience de faire partie d’une grosse machine.

Mais vous réalisiez ce qui vous arrivait ou vous vouliez juste profiter, du haut de vos 16 ans, car parfois lorsque l’on est très jeune, on ne réalise pas vraiment l’enjeu.
MB : J’ai regardé récemment
 les photos que j’avais prises à Vancouver et j’ai réalisé que j’en avais fait dix fois plus que pendant mes derniers Jeux. Je me souviens que je profitais à fond de la salle de détente avec les jeux vidéos alors qu’à Sotchi je n’y ai pas mis les pieds. J’avais d’autres ambitions.

Vous êtes une championne précoce. Vous avez fait votre première Coupe d’Europe à 14 ans. C’est assez incroyable.
MB : La différence c’est qu’en handisport, il n’y a pas de circuit jeune. Ça se met en place depuis peu mais à l’époque, je partais avec une équipe d’adultes et j’étais la seule mineure. J’étais un peu perdue et mon père m’accompagnait beaucoup. Après, ce type de compétition, c’était une course comme une autre pour moi ; à cette époque-là ça n’avait rien à voir avec les compétitions actuelles.

Ce que l’on entend, c’est que le handisport a énormément changé. Vous êtes passée d’un sport presque familial à un sport beaucoup plus structuré, médiatique, qui commence à être reconnu.
MB : Oui lorsque j’ai commencé, la coupe d’Europe était encore un grand mélange de tout un tas de niveaux. Ça n’avait pas vraiment la même importance qu’aujourd’hui où c’est une vraie compétition avec des enjeux, comme par exemple la possibilité de gagner sa sélection mondiale. Mais cela peut encore progresser.

Est-ce-que vous évoluez sur le même circuit que les valides ?
MB : Non, ce sont deux circuits séparés car deux fédérations distinctes, ce qui ne m’empêche pas de travailler avec la Fédération française de ski valide qui a mis à ma disposition un entraîneur. J’ai aussi été la première athlète handisport à intégrer un pôle France valide à Albertville, à vingt minutes de chez moi. J’avais déjà intégré la section ski au collège de Beaufortin avec des heures réservées au ski, ensuite au lycée l’aménagement horaire a été l’élément déclencheur de ma carrière. J’ai toujours bénéficié d’un cursus aménagé par la fédération valide et de facilités que d’autres athlètes n’ont pas. Par contre, les compétitions sont claire- ment séparées.

Pensez-vous qu’il soit possible de réussir en handisport sans aménagements dont vous avez bénéficié ?MB : Clairement le ski handi a progressé parce qu’il s’est professionnalisé. Sans aménagements je n’aurais probablement pas pu continuer ma pratique au haut niveau. C’est ce qui a fait la différence.
Pourtant les deux fédérations, handi et valide sont distinctes.

Pensez- vous qu’une fusion soit possible et/ou nécessaire ?
MB : Pouvoir combiner les moyens de toutes les fédérations, ce serait intéressant. On le voit cette année où la neige n’est pas vraiment au rendez-vous, nos entraînements sont de plus en plus loin, coûtent de plus en plus cher. La fédération valide aurait un avis impactant sur notre pratique, et inversement, mêler les sportifs handicapés aux valides apporterait sûrement une dynamique nouvelle aux valides aussi. Je pense vraiment que tout ça est amené à évoluer. Le haut niveau en handisport est hyper intéressant et bénéficie d’une belle image qui serait bénéfique à la fédération valide. Certaines fédérations ont d’ailleurs déjà sauté le pas comme la fédération d’aviron qui a sa section handi. Et de plus en plus on constate que dans de nombreux sports les handi s’entraînent avec les valides, et ça ne pose pas plus de problèmes que ça.

Je reviens à votre parcours. Tout a commencé grâce à un entourage familial et à un bassin de vie propices, comme pour n’importe quel skieur finalement ?
MB : J’habitais à vingt minutes des Saisies et d’Ariège-Beaufort où le sport scolaire, dès l’arrivée de l’hiver, c’est essentiellement le ski. J’étais sur les spatules à cinq ans au club des Saisies où mon grand frère Léo était déjà licencié. Je faisais déjà des compétitions avec les valides et l’entraîneur Jean-Michel Berthod m’a encouragée à aller plus loin. Ma carrière, c’est une histoire de rencontres. Il y a beaucoup de per- sonnes qui, chacune dans sa partie, ont contribué à faire de moi ce que je suis aujourd’hui. Jean-Michel a joué un rôle très important. Lui ne s’est jamais posé la question de la différence. Pour lui j’étais capable, tout simplement. Il m’a entrainée au pré- club avec des enfants qui skiaient avec deux bâtons tandis que moi je skiais avec un seul. Et alors ?

On va faire le tour de ces personnes qui ont tant compté.
MB: Il y en a beaucoup (elle rit)! Evidemment il y a mes parents Yvon et Françoise qui ne m’ont jamais dit non. Ils ont été là pour soutenir tout ce que j’entreprenais, malgré leurs métiers difficiles (ils sont éleveurs de bovins et producteurs de fromage). Il y a eu aussi Bertrand Viallet qui a veillé sur mes premiers pas de skieuse en section sportive avec les valides. C’est aussi lui qui m’a orientée vers la pratique handisport de compétition et m’a entraînée pour que je commence à performer. J’ai toujours eu conscience que j’étais handicapée… mais normale. C’était une belle approche, très familiale avec plein de nouveaux grands- frères, de mamans et de papas pour veiller sur moi. Et puis il y a Gaby Mollet, passionné de ski et entraîneur à la fédération valide à l’époque de Perrine Pellen. J’ai besoin de le voir régulièrement pour me ressourcer, pour qu’il me raconte ses in- croyables histoires de ski du passé. Et en n il y a mes entraîneurs actuels : Loïc Lequellec, mon préparateur physique, qui apporte un côté ludique à une pratique parfois rude, et Mickael Charrière, l’entraîneur ski. On fait nos carrières ensemble, il a commencé à m’entraîner après Vancouver et c’était son premier poste!

Vous étiez déjà olympienne et en 2011 vous choisissez un entraineur qui n’a jamais entrainé pour vous emmener plus haut ? (Mickaël avait l’âge de marie aujourd’hui et avait goûté à l’expérience du haut niveau en Coupe d’europe valide à plusieurs reprises).
MB : On ne choisit pas son entraîneur en ski. C’est la fédération qui le met à disposition du groupe. C’était un skieur de haut niveau et il se trouve que ça a tout de suite fonctionné.

En dehors du ski qui nourri l’adn de tous les Beaufortains, vous avez été attirée par d’autres sports ?
MB : Oh j’ai fait un peu de tout :
 de la natation, du tennis,… mais je n’étais pas particulièrement attirée par la compétition. La confrontation, c’est pas mon truc.

Vous faites bien de le préciser car ne filtre pas particulièrement dans le bain d’or dans lequel vous évoluez !MB : Je sais mais, comment dire…
en fait la baston contre d’autres, la compétition au sens pur ne m’intéresse pas. Je ne poursuis que mon propre dépassement. Je ne sais pas si vous comprenez…

Bien sûr. Votre compétition, c’est la réalisation de vous-même.

MB: Voilà. Du coup je me dis que je ne suis pas une compétitrice. Pour moi, une compétitrice c’est un soldat qui va tout éclater. Le sport, je le pratiquais plus par plaisir que par envie de confrontation. Je ne me suis jamais dit « je veux être une championne ».

Du coup quel regard portez-vous Sur cette petite jeune fille qui s’est laissée faire finalement par le parcours qu’on lui proposait ?
MB : J’étais pleine de vie et j’avais envie de toucher à tout. Je n’étais pas du tout casse-cou et je ne le suis toujours pas. J’ai toujours eu peur sur les épreuves de vitesse. Je ne suis pas du genre à faire du hors- piste ou des sauts de folie. J’ai le vertige et les risques que je prends sont réfléchis. De même je n’avais pas spécialement de modèles si ce ne sont nos héros locaux comme Franck Piccard qui est avant tout le père de ma meilleure amie.

Est-ce que la vie a changé après les premiers globes de cristal ou avez vous toujours été protégée par votre chère Valiée ? Et surtout après le grand cirque médiatique post-olympique de 2024 ! On vous a vue sur tous les plateaux de télévision, à l’Elysée, et même au Kuala Lumpur où vous avez reçu le prestigieux prix de l’Académie Laureus du sport mondial au côté des Nadal et Vettel notamment !
MB : Les sports d’hiver restent intimistes en comparaison avec un Teddy Riner, mondialement connu, ou encore avec un champion d’athlétisme. Ma notoriété est donc plutôt locale et ma vie n’a pas vraiment changé après le tourbillon olympique. Je poursuis mes études avec des passages par Paris car je suis le cursus de Sciences Po réservé aux sportifs de haut niveau. Ça me laisse la possibilité de m’échapper un peu dans autre chose que la pratique de compétition. Je n’ai pas fixé d’échéance à ma carrière mais en même temps je n’ai pas envie de faire la saison de trop ou d’arrêter brutalement sans vraie réflexion comme certains champions qui tombent en dépression. Ça me fait un peu peur.

« Je n’ai pas envie de continuer mon sport par peur arrêter »

Vous êtes très réfléchie, posée. Vous semblez intellectualiser tout ce que vous êtes ou faites depuis l’enfance.

MB : Oui. En même temps, je ne sais pas si des fois ce n’est pas un peu trop « pensé ». Je n’ai pas envie de continuer mon sport par peur d’arrêter, car ce jour-là forcément il n’y aura plus de plaisir. Et sans plaisir le résultat est impossible pour moi. Ce sera sûrement la clé de ma décision d’ailleurs : si le négatif dépasse le positif et que le plaisir n’est plus là, je m’arrêterai.

Les carrières sont plus rapides en handisport ? ou d’autres critères favorisent un arrêt précoce comme le fait d’être une femme ou encore le fait que le ski éprouve beaucoup les organismes ?

MB : (Elle réfléchit) Les femmes s’arrêtent généralement plus tôt, parfois parce que le désir de maternité est là. Mais en handisport les carrières ont des profils très divers. Souvent elles débutent plus tard, après la rééducation pour celles et ceux qui sont entrés dans la carrière handisport après un accident de vie. On voit des skieurs de plus de 40 ans en paralympisme. En ce qui me concerne, je sais que de très belles choses sont déjà derrière moi et si aux prochains JO je fais moins d’épreuves ou moins de résultats, je serai sûrement déçue. Hors je n’en ai pas envie. Je sais que je peux arrêter demain et je n’aurai aucun regret de carrière. C’est un peu bizarre à entendre mais à Sotchi j’ai clairement dit à une amie « je peux mourir demain. Il ne faudra pas pleurer car j’ai vécu tellement de belles choses qu’il n’y aura aucun regret ».
Tout le monde comprendra que vos émotions et votre vécu ont connu une intensité telle que ça irradie toute votre existense. Vous êtes quelqu’un d’enthousiaste.
MB : En fait en répondant à vos questions j’ai l’air de m’en poser beaucoup, mais au quotidien je ne m’en pose pas du tout. Je vis l’instant présent.

Si je vous demande quel
 métier ou quelle fonction éventuelle vous remplirait autant que votre
 pratique actuelle ?

MB : Hum… Non… je ne vois pas… Je n’ai pas vraiment d’idée pour l’instant. Je suis en train de passer mon D.E. de ski pour ne pas me couper de la possibilité de transmettre un jour. Je me dois de transmettre comme on m’a transmis, donc je fais ce qu’il faut sans savoir où ça me mènera.
Pour finir Marie, quels arguments pourriez-vous avancer pour motiver
les enfants handicapés à tenter l’expérience du handiski ?
MB : Oh c’est facile ! Il ne faut pas hésiter ! Le ski se commence tout jeune, sans bâtons, que l’on soit valide ou pas, donc on ne ressent aucune différence. Après bien sûr, cela dépend du handicap. Il faut trouver la bonne structure. Mais le ski est un sport qui met tout le monde à égalité.

Article extrait de Les Sportives Magazine numéro 4 (Janvier – Février – Mars)

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