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La compétition en héritage

25 janvier 2018

Le soutien familial semble être le dénominateur commun de la réussite sportive ; même si le modèle est loin d’être unique, car la précarité est un frein sérieux à l’épanouissement sportif.

Kylia, Audrey, Juliette, Anne-Cécile et Jade sont des filles de trois grands champions français. Leurs trajectoires, vues par leurs illustres parents, parlent toutes de soutien émotionnel et logistique.

Kylia Aubonnet est la fille de la double médaillée olympique de ski alpin et unique Française à avoir remporté la coupe du Monde de combiné, Florence Masnada, et de Christophe Aubonnet, ancien membre de l’équipe de France de ski et passionné de sports extrêmes. Pourtant, la jeune fille n’est pas restée longtemps sur les spatules. Rapidement, elle a pris la voie des stades à Aix-les-Bains, dans la foulée de la star locale, Christophe Lemaitre. A 16 ans, elle était l’une des meilleures cadettes de France sur 400 m haies, une discipline exigeante qui requiert rythme, vitesse, résistance et coordination. « Evidemment nous l’avons mise sur des skis, mais surtout elle a baigné dans le sport très jeune car nous n’avons jamais été sédentaires », explique Florence. « Dans nos rythmes de vie il y a toujours eu du sport et cela joue forcément dans le choix de l’enfant. C’est notre loisir familial, là où d’autres font peut-être des sorties culturelles ou des jeux de société. Et de par nos métiers, il y a tout ce qu’il faut à la maison : baudriers, skis, vélos, rollers », précise-t-elle.

Elle reconnaît que la région, entre vallée et montagnes, avec sa piste de roller à deux pas et son lac, favorise aussi grandement l’accès au sport. Le fait de vivre dans la vallée a contribué à éloigner Kylia des pistes de ski au profit de l’athlétisme,  mais le sport de compétition était  logique.

« C’est seulement au CP qu’elle a entendu parler de nos carrières mais on l’emmenait déjà voir des compétitions d’athlétisme et de ski, et elle côtoyait de nombreux champions », relate Florence. « Kylia a fait un peu de tout et surtout de l’équitation et de l’athlétisme. Pour mon plus grand bonheur elle a choisi l’athlé ! On n’aurait pas pu suivre économiquement et géographiquement si elle était restée dans l’équitation. » 

Si le déterminant parent est primordial, le facteur économique et le facteur temps vont tout demême orienter le choix de l’enfant. Même si au bout de compte, c’est Kylia qui a choisi et qui d’ailleurs rejette l’ingérence dans sa pratique. Elle ne veut pas voir ses parents au bord de la piste d’entraînement, ni même en compétition, et accepte assez mal les conseils de sa championne de mère. « Kylia m’a vite fait comprendre que c’était son truc et que je n’avais pas à m’en mêler. Alors on ne parle pas d’athlé à la maison, sauf quand elle revient de compétition, car elle aime bien exprimer son ressenti pour évacuer la pression ou les contre-performances. C’est un savant équilibre entre l’attention que l’on porte à sa pratique et le soutien psychologique et logistique discret », sourit Florence, qui reconnaît que c’est parfois dur de rester en dehors quand elle veut donner un conseil d’étirement à sa fille et qu’elle se fait rembarrer.

Kylia confirme. Et même si elle se demande si elle aurait fait du sport sans cette famille particulière, aujourd’hui elle rêve de continuer et d’embrasser une carrière internationale.

 

Un exemple familial puissant

 Dans la très sportive famille Ciofani, le père Walter est ancien finaliste olympique et recordman de France du lancer du marteau, la mère Jeanne Ngo Minyemeck est également olympienne en lancer du disque et ancienne championne d’Afrique. Trois de leurs cinq filles sont internationales ! Un parcours extraordinaire qui doit beaucoup à la passion du papa, malgré la réticence des deux parents à voir leurs filles embrasser une carrière dans les lancers. « Jeanne et moi étions d’accord sur ce point. Nous ne voulions pas que nos filles fassent des lancers, une discipline trop ingrate ».

Mais c’était sans compter sur l’exemple familial. Walter travaille quotidiennement sur un stade, entouré de sa couvée de filles. Il est également à l’origine de l’Athletic Club Pays de l’Ourcq, de la création du stade local et du centre de lancer de Bobigny. Souvent, tandis qu’il conseillait les espoirs du marteau, il constatait que sa deuxième, Audrey, 21 ans, copiait les aînées et s’entraînait à la rotation. Il a eu beau faire, elle se passionnait pour le lancer du marteau, de même que Juliette, sa troisième. Et les deux sœurs ne voulaient pas entendre parler d’un autre entraîneur que leur père ! Il a bien essayé d’émanciper un peu Audrey après son titre de championne d’Europe junior, en l’envoyant aux Etats-Unis, mais elle l’appelait tous les jours et ne s’intégrait pas. Pour elle comme pour Juliette, 16 ans et déjà deux fois championne de France cadette, il a créé cette année, avec l’aide de la fédération, une structure nationale qui accueille désormais à l’INSEP quatre lanceuses de marteau en devenir.

« Nous sommes très fusionnels mes filles et moi et ça n’est pas sans poser de problèmes car à la maison, elles me marchent sur la tête, je suis une crème. Tandis qu’à l’entraînement je suis intransigeant et elles n’aiment pas quand je rouspète », sourit Walter.

« Déstabilisé » lorsque les larmes fusent, il doit redoubler d’attention pour que ses filles fassent la différence entre la critique technique et le reproche paternel. Mais même s’il y a encore des tensions et parfois une réticence à partager le papa-coach avec les autres athlètes, père et filles ont trouvé leur équilibre. Et quel bonheur de voir son aînée internationale de rugby à sept à 23 ans !

Aujourd’hui divorcé avec la garde de ses cinq merveilles, il a enfin admis que ses filles chéries puissent se passionner pour sa discipline. Il a même fabriqué un petit engin d’initiation pour l’une des jumelles, la petite Déborah, 7 1/2 ans, qui elle aussi le suit partout sur les terrains d’entraînement. Réticente à l’idée d’une carrière de lanceuse pour ses filles, la maman est aujourd’hui une supportrice attentive de leur carrière.

 

Soutien émotionnel et valorisation sociale

Pourtant, environ 30% des sportifs de haut niveau ne sont pas héritiers d’une tradition familiale sportive. Il ne s’agit pas d’avoir des parents champions ou simples pratiquants pour embrasser une carrière, mais le déterminant reste indéniablement l’exemple, le soutien émotionnel et la valorisation sociale que représente le sport. Une valorisation qui d’ailleurs influence la durée de la carrière, pour les héritiers sportifs, comme pour ceux dont les parents n’ont pas pratiqué de sport de compétition.

Dans les familles modestes, la réussite sportive est une entrée précieuse vers une socialisation réussie, au même titre que la réussite scolaire, voire plus. Le  »miracle sportif » est vécu comme une chance à ne pas laisser passer tandis que dans les familles aisées, il est un complément éducatif que l’on sacrifie volontiers à la réussite scolaire si besoin.*
Dans les familles de sportifs de haut niveau, le sport acquiert la même valeur éducative et culturelle que dans les familles défavorisées. Mais l’exemplarité des parents est un modèle pour l’héritier, qu’il embrasse la pratique de ses parents ou une autre spécialité. Ainsi, même lorsque le jeune champion ne bénéficie pas des conseils de ses parents, ou qu’il semble les rejeter, il s’imprègne néanmoins de l’éducation sportive, somatique et psychique perçue dans le modèle parental.

 

Un équilibre délicat entre l’entraîneur et le parent

« C’est un équilibre ténu », éclaire Thierry Vigneronancien recordman du monde du saut à la perche et médaillé olympique. « Jade et moi sommes un binôme indissociable depuis qu’elle est toute petite. Je lui ai fait découvrir la perche à sa demande et elle m’a construit comme entraineur de haut niveau. Au début, lorsque j’ai pris en main une école d’athlé à Saint-Sulpice et Camérac pour pouvoir m’occuper d’elle, elle acceptait mal que je m’occupe d’autres enfants. Mais elle a fini par trouver sa place en devenant la meilleure ».

Du coup, Thierry intègre le corps des coachs techniques en Aquitaine pour monter une structure de haut niveau autour de sa fille. Car tous ces parents champions ont en commun de savoir parfaitement ce qu’il faut à leurs enfants (psyché, soma, préparation physique et environnement) pour développer une carrière. Et lorsqu’un point est défaillant, ils n’hésitent pas à s’investir, que ce soit dans l’entraînement ou la logistique. Pour Jade, Thierry a accepté de se mettre en retrait, après être entré dans la carrière d’entraîneur de manière un peu forcée. Sans soutien logistique dans la région, il a choisi d’envoyer Jade à l’INSEP à Paris, et pour lui forcer la main, il a arrêté d’entraîner. Mais ça s’est mal passé et elle est revenue en vrac trois ans plus tard. Il a fallu reconstruire la personne et la sportive Alors il est reparti au combat en créant un nouveau groupe de filles de haut niveau.

« Ça a toujours été tendu entre nous et ça l’est encore, mais on se connaît bien. On a nos personnalités et parfois ça pète, mais je sais exactement ce qu’il faut faire pour que ça marche. Cet été aux France élites, on gérait la crise : perte de poids, de confiance. J’ai fait comme depuis toujours quand Jade va mal. On a fait un stage en one to one pour tout remettre en ordre. Il faut beaucoup d’affect, de sensibilité pour gérer le sport au féminin. Je le constate et pas uniquement avec Jade. Mais il y a peut-être des choses que j’ai mal faites. J’aurais peut-être dû la laisser se gérer sur certains points. Aujourd’hui, je ne m’occupe plus de sa programmation de compétition.

Pour autant, il emploie fréquemment le mot «  binôme » et reste attaché à ses engagements envers sa championne de fille. L’objectif est aujourd’hui le niveau international, et en tant que père et entraîneur, il la suivra là où ça sera le mieux pour elle. Un équilibre délicat entre l’entraîneur qui pose les fondations de la carrière sportive et le parent qui en balise le chemin, attentif à tout incident de conduite, prêt à apporter le soutien émotionnel nécessaire à la durabilité de ladite carrière.

*Lucie Forté et Christine Menesson, Réussite athlétique et héritage sportif, mis en en ligne le 15.11.2012 ; consulté le 15.11.2017, http://sociologies.reves.org/4082

Maryse Ewanjé-Epée

Thématique du numéro 7 Les Sportives Magazine

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