Billets d'humeur

Raymond Domenech « le sport masculin avant d’être un spectacle médiatisé, était considéré par les médias comme un sous-produit »

13 avril 2017

« Femmes je vous aime » … Julien Clerc l’avait chanté bien avant moi.

Le Billet D’humeur de Raymond Domenech. 

 

M. de Coubertin, chantre de l’olympisme moderne, vous avait cantonnées au début du XXe siècle dans votre cuisine (comme Bernard Lacombe au début du XXIe siècle). Malgré eux, l’évolution de notre société a ouvert la porte au sport féminin.

Il est loin le temps où, en 1922, le docteur BOIGEY écrivait que « la femme n’est pas faite pour lutter mais pour procréer ». Oui, il l’a dit…

Quand les premiers Jeux olympiques de 1900 avaient ouvert la porte à six femmes (tennis, voile, équitation, croquet et golf), ceux de Rio ont vu un taux record de participation de 45%. Pour les grands pays comme la Chine ou les Etats-Unis, les féminines représentaient plus de la moitié des participants et pas loin de la moitié de leurs médailles.

Le monde féminin est en marche, la parité s’installe dans tous les secteurs de notre société. Petit à petit, pas assez vite, c’est évident. Encore trop de freins : la culture, l’éducation, le machisme, qui bloquent l’accès du sport aux femmes. Les femmes elles-mêmes par manque de temps.

Au début de l’installation du foot féminin, j’étais alors membre de la Direction technique nationale, et la question s’est posée de savoir ce que nous pourrions faire de cette impulsion. Le débat était clair : fallait-il, ou pas, propager l’idée, la soutenir et mettre en place un plan d’actions ? C’était loin d’être gagné d’avance.

Dans nos esprits, le foot n’était clairement pas un « sport féminin ». Il y avait le basket, le hand, la natation et la gymnastique qui suffisaient largement. Ce qui a fait basculer le choix, ce fut notre vécu de terrain. J’avais vu, en suivant mon fils, des équipes encadrées par des femmes dans les catégories de jeunes, et j’avais trouvé que leur rapport à la per- formance était totalement différent de celle des hommes qui se prenaient pour des entraîneurs de haut niveau. En aidant le foot féminin, nous mettions en place des futurs éducateurs et des éducatrices qui, elles, portent bien leur nom. La raison n’était pas la bonne c’est évident, mais à cette époque elle a emporté la décision et convaincu Aimé Jacquet, alors DTN (directeur technique national).

Et j’avais en arrière-plan ce souvenir, humiliant à l’époque, où lors d’une tournée au Portugal avec l’OL dans les années 70, nous avions partagé le voyage avec l’équipe naissante du FC Lyon féminines qui avait fait plus de spectateurs que nous. Il pouvait donc y avoir aussi un intérêt spectaculaire.

Le sport féminin a un public, c’est évident notamment pour les grands événements. Les coupes du monde dans tous les sports et les Jeux olympiques font le plein de spectateurs et de téléspectateurs.

Qui n’a pas vibré en regardant les filles (tiens, pourquoi pas les femmes ? On dit bien les hommes !) à la télé, sur un terrain ou dans une salle ? L’émotion est la même.

Le tort est de vouloir comparer homme et femme. Le foot féminin ne sera jamais le masculin pour des raisons pure- ment physiques mais il procure les mêmes vibrations : celles du sport tout simplement.

Il faut se souvenir que le sport masculin avant d’être un spectacle médiatisé, était considéré par les médias comme un sous-produit. Ceux de ma génération savent combien étaient rares les matchs de foot télévisés, et que dire des autres disciplines ?

Le combat pour une meilleure reconnaissance passera non seulement par les résultats à haut niveau et par la médiatisation du sport au féminin, qui entraîneront un afflux d’inscriptions, mais également par un plus grand nombre de femmes dirigeantes dans nos instances gouvernantes. Plus de femmes dirigeantes, c’est à l’avenir plus de pratiquantes.

Pour initier cette politique de féminisation, il faut plus d’hommes de bonne volonté, qui comprennent que le monde n’est pas divisé en deux sexes opposés, mais bien unis pour le bien-être de toutes et tous.

 

Le billet d’Humeur de Raymond Domenech

Article tiré du magazine Les Sportives numéro 4 (janvier-fevrier-mars 2017)

 

1 Virginia Woolf, in Trois Guinées.

 

 

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