Culture

VINCENT DULUC

28 avril 2018
Vincent Duluc mène une double vie. Journaliste à l’équipe depuis vingt trois ans en tant qu’expert du football, il réserve sa plume intime, bienveillante, teintée de nostalgie aux plus littéraires d’entre nous. Après Les succès des livres « le cinquième Beatles » sur George Best et « un Printemps 76 » sur l’épopée de l’AS Saint Etienne, on le retrouve avec un grand plaisir pour « Kornelia », l’histoire de la nageuse est-allemande Kornelia Ender et ses quatre médailles d’or aux jeux Olympiques de Montréal.

 

Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur Kornelia Ender ?

Après l’Angleterre de George Best, l’AS Saint-Etienne et sa culture ouvrière, le choix de Kornelia Ender et de la RDA me permettait de boucler une trilogie sur les années 70. Je voulais sortir du football et parler d’une sportive. A l’époque de mon adolescence, c’était une jeune fille fascinante. Nadia Comaneci était la reine des JO de Montréal, mais pour un adolescent, elle représentait un ange asexué. Kornelia et moi avions presque le même âge, il y avait une forte identification.

 

Les athlètes qui ont grandi sous le régime communiste pendant la guerre froide semblent toujours intriguer les auteurs et passionner les lecteurs.

Je dirai que le sport n’est jamais au centre de mes livres, c’est autant le décor, le cadre historique qui m’intéresse. Depuis la chute du Mur, le pays de Kornelia Ender n’existe plus. Les seules traces qu’elle peut retrouver sont au musée. C’est stimulant d’écrire sur un monde perdu. Cela laisse une place pour l’imagination et l’interprétation, même si je n’invente pas les faits. Je construis le récit à partir de petits bouts d’histoire que je trouve à droite et à gauche pour en faire une plus personnelle. Ce n’est pas une biographie mais un récit. C’est aussi une passion, une fascination adolescente, et de ce qui l’en reste quarante ans plus tard, lorsque les deux parties ont beaucoup vieilli.

 

Le choix de cette figure est-il lié au fait qu’elle représentait plus qu’une sportive ?

Je suis autant fasciné par le mystère de ce monde que le mystère de la femme et l’aura de la championne. Elle me fascine car elle gagne, elle me fascine car elle vient d’un monde inconnu, opaque. Elle me fascine car elle est séduisante.

 

Vous êtes dans la fascination sans occulter les soupçons de dopage.

Si je n’avais pas voulu toucher à son auréole, je n’aurais pas parler du plan 14.25, j’aurais à peine effleuré le sujet. J’ai rencontré les premiers lanceurs d’alerte sur le système généralisé du dopage en RDA, Brigitte Berendonk et Werner Franke. Je voulais savoir ce qu’ils avaient sur elle. Ils ne m’ont pas transmis de preuves sur Kornelia. Je pense qu’en 1972 et 1974, elle n’était pas dopée. En revanche, en 1976, elle s’est transformée physiquement, elle n’était plus fine, elle était dopée. Cela n’en fait pas une coupable car les athlètes de cette époque sont des victimes. En revanche, aujourd’hui elle est peut-être coupable de ne jamais avoir voulu affronter cela. Dans ses interviews, on voit que cette question est tabou, elle a des réponses automatiques sur le sujet. Elle n’en a parlé qu’une seule fois, à un journaliste du Times au début des années 90, sans savoir quel produit on lui avait donné.

 

Aviez-vous la volonté de remettre en lumière « l’héroïne oubliée d’un monde perdu » ?

Pour moi, elle représentait un personnage de roman, et comme celle de Best ou les Verts 1976, elle faisait écho à mon histoire personnelle. Je suis surpris que les gens ne se souviennent pas d’elle, car elle a remporté quatre médailles d’or en 1976, et fait la Une de l’Équipe trois ou quatre fois pendant la compétition. Elle est sortie des souvenirs car elle a quitté le monde médiatique à l’âge de

17 ans en arrêtant sa carrière. Contrairement à Nadia Comaneci, l’autre grande star de ces Jeux, elle n’a rien fait pour entretenir le mythe.

 

La légende du sport n’existe pas sans dualité. Avez-vous hésité entre Kornelia Ender et Shirley Babashoff ?

J’ai choisi Kornelia Ender et son contexte : la RDA, le plan 14.25, le mur, la Stasi. Dans sa vie, il y avait beaucoup d’événements romanesques, comme la visite de sa grand-père américaine pendant les jeux, sa tentative de fuite dénoncée par son père quelques semaines avant la chute du Mur. A l’époque, ces événements la distinguaient de Shiley Babshoff. Aujourd’hui, leur destin est comparable car elles se sont retirées du monde médiatique très jeune pour retrouver une vie banale. La grande différence est que Shirley vit dans l’amertume de la deuxième, place. Elle estime que le dopage lui a volé sa carrière. Cette rivalité donne de la consistance au récit à la fois par le contraste de leur vie à l’époque et leur anonymat d’aujourd’hui. Il est étonnant de voir que les deux femmes qui symbolisaient la guerre froide des années 70, qui devaient montrer la supériorité de leur monde, sont aujourd’hui kiné dans une petite ville allemande, et postière en Californie.

 

Par JULIEN LEGALLE

Article extrait du magazine numéro 8 Les Sportives

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