éducation

Quand les filles issues de l’immigration utilisent le sport pour écrire leur histoire

8 mars 2018

De plus en plus de filles issues de l’immigration maghrébine s’engagent dans des parcours sportifs et bousculent des stéréotypes en pratiquant notamment des sports dits masculins. Comment réussissent-elles à concilier tradition familiale et émancipation ? AnneTatu, sociologue, a tenté de comprendre ce phénomène.

Dans la tradition française, laïque, il est courant de penser que, pour s’intégrer dans notre société, il faut opérer une rupture avec ses origines. C’est encore plus vrai pour les cultures arabo-musulmanes qui semblent maintenir un contrôle important du corps des femmes. Or, l’on rencontre de plus en plus de filles françaises, descendantes de migrants et migrantes maghrébines, qui s’engagent dans des parcours sportifs tout en conciliant leurs traditions familiales, voire même leur engagement religieux. Quel rôle joue alors leur famille ? Est-elle un frein à la pratique ? Est-elle un soutien ? Le sport joue-il un rôle dans cette émancipation ou est-il simplement le résultat de cette évolution ? Anne Tatu, chercheuse à l’université de Franche-Comté, a étudié le parcours de ces sportives. « Je dois d’abord préciser que, pour comprendre ce qui se joue pour ces jeunes filles, il faut éviter tout jugement de valeur. Pour analyser le processus d’émancipation, il faut abandonner une lecture normative pour tenter de saisir leur point de vue, c’est-à-dire ce qu’elles sont ou font quand elles disent qu’elles sont émancipées ».

C’est ainsi que la chercheuse a étudié une cinquantaine de cas dans un quartier populaire bisontin et a cherché à comprendre les contextes migratoires et familiaux, les situations de blocage, les conflits en termes de valeurs et les stratégies individuelles mises en place. Elle constate que ces filles sont soumises à des injonctions contradictoires. D’abord, il s’agit de rompre avec leur culture d’origine pour prouver leur émancipation et en même temps rester fidèles à leurs origines. « Pour elles, l’émancipation vise à  »pouvoir être » simultanément dans la société et dans la filiation, dans la tradition et la modernité. Pour cela, elles inventent des chemins d’émancipation innovants ». Un des premiers constats d’Anne Tatu est le suivant : « D’une manière générale, plus les parents transmettent leur histoire migratoire d’homme ou de femme, plus les enfants s’intègrent et s’émancipent. Plus ceux-ci réussissent à concilier à la fois les références traditionnelles et les références nouvelles et à prendre pied dans la société française. C’est dans le cas de parents silencieux sur les origines familiales et migratoires que l’on constate le plus de situations de dérives et d’échecs dans la génération des enfants ». Autrement dit, l’adage selon lequel  »il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on va  », se vérifie de manière factuelle. Mais pour Anne Tatu, cet enseignement trop souvent oublié se traduit par des mises en œuvre inefficaces de la notion de laïcité.

Comment ces filles écrivent-elles leur histoire sportive ?

Concernant leur rapport au sport, les migrants développent des stratégies diverses, susceptibles de soutenir ou non l’émancipation de leurs filles. Anne Tatu en a identifié plusieurs qui croisent le contexte éducatif familial en matière d’égalité des sexes, le rapport à la religion et aux origines, ainsi que le rôle de chaque parent.
Contexte familial traditionnel

La première se situe dans un contexte familial traditionnel, potentiellement coercitif, où les inégalités filles-garçons sont importantes, où la religion est prégnante et où la mère est silencieuse. « Les filles vont utiliser le sport comme outil d’émancipation vis-à-vis d’une éducation familiale vécue comme un carcan. Au travers du sport, elles vont montrer  » qu’elles sont capables de  » et ainsi gagner la confiance ou la liberté qu’elles n’ont pas au départ, notamment de leur père. Dans ce cas, c’est un outil caché. Les filles commencent la pratique sportive via un frère, un cousin, un éducateur… avant de la dévoiler aux parents ». Ceci explique d’ailleurs qu’elles pratiquent souvent des sports dits masculins : le fait de pratiquer avec les garçons est rassurant pour l’entourage. Selon Anne Tatu, ces filles utilisent le sport comme un outil de mise à distance d’un modèle éducatif parental extrêmement protecteur, la fille doit entrer en rébellion silencieuse, jusqu’à ce que la vérité sur la pratique éclate. « Souvent, le dévoilement se fait quand la fille a réussi sportivement, jusqu’à intégrer une équipe nationale notamment. Les parents sont alors fiers d’elle ». Dès lors, la réussite de la première fille sportive de la famille bénéficie aux plus jeunes. « La démarche éducative n’est pas seulement descendante. Les parents apprennent aussi de leurs enfants. Face au constat de réussite dans le sport, mais aussi face au constat d’échec éventuel des aîné(e)s, les parents acceptent de changer de modèle éducatif. Le sport devient alors un outil éducatif pour les plus jeunes de la fratrie ».

Un contexte éducatif d’égalité entre filles et garçons

Dans le deuxième cas, il s’agit d’un contexte éducatif d’égalité entre filles et garçons et d’une transmission éclairée des références religieuses, aussi bien de la part du père que de la mère. « Dans ce contexte éducatif progressiste, les parents vont chercher tous les outils qui vont permettre l’ascension sociale de leurs enfants, qu’ils soient garçon ou fille ». Les pères ont un rôle important mais Anne Tatu constate ici le rôle essentiel des mères, qui sont de véritables « passeuses de loisirs » et transmettent l’émancipation par le sport. « Ces mères qui n’ont aucun vécu sportif identifient très bien le rôle que peut jouer le sport pour permettre à leurs filles d’avoir un autre destin que le leur ». Si c’est nécessaire, elles jouent le rôle de porte-parole auprès des pères.

Des filles soutenues par leur père

Anne Tatu a identifié un modèle intermédiaire, où les pères sont modernes, et a contrario les mères recroquevillées sur un modèle traditionnel. « Les filles sont soutenues par leur père. Les mères, elles, protègent les fils sur le modèle de l’enfant-roi. C’est le modèle où il y a le plus d’échec pour les garçons et les réussites les plus remarquables pour les filles ». Anne Tatu profite de ce constat pour rappeler l’urgence qu’il y a à mettre les mères au cœur des dispositifs d’accompagnement éducatif et citoyen par le sport : agir sur les nouvelles générations exige d’impliquer les précédentes pour un changement, lent, mais durable.

« Prendre place dans des rapports sociaux variés »

L’étude d’Anne Tatu montre que, contrairement aux injonctions qui leur sont faites, à savoir prendre leur distance vis-à-vis de la tradition arabo-musulmane, les filles issues de l’immigration maghrébine réussissent à « prendre place dans des rapports sociaux variés : de sexe, de classe, d’ethnicité et de génération en y conciliant des références ambivalentes, perçues comme contradictoires, entre tradition et modernité, fidélité et mise à distance. C’est en cela que l’on peut parler de leur émancipation ». Pour y parvenir, elles opèrent des « bricolages » en fonction de la situation sociale qu’elles perçoivent, et qu’elles font évoluer également au fil du temps. « Elles développent une grande capacité à prendre en compte le contexte et réagissent différemment suivant la façon dont elles sont interpellées en tant que Maghrébine, musulmane, descendante de migrants, épouse, sœur, femme, habitante de quartier, sportive, etc.». Et Anne Tatu de conclure : « Elles sont actrices de la définition de leur univers des possibles, en cela, elles ont tout des femmes émancipées, mais d’une émancipation qui va plus loin encore que ce qu’on aurait projeté pour elles ! ». Ainsi, au-delà de leur spécificité, elles partagent avec les autres femmes ce processus d’émancipation par le sport et participent aux changements opérants dans notre société.

 

Propos recueillis par Claire Pontais

 Article extrait du magazine numéro 7 Les Sportives

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