Société

Parent coach et fille athlète : une équation à plusieurs inconnues

28 février 2018

Dans le monde du sport, il n’est pas rare qu’un parent prenne en mains la carrière de sa fille athlète. Pour autant, difficile de prévoir si la collaboration sera fructueuse. La relation entre un parent coach et sa fille athlète est une équation à plusieurs inconnues, et qui ne sont pas toujours sportives.

La légende raconte que c’est quand Richard Williams a vu la joueuse Virginia Ruzici empocher un chèque de 30.000 dollars qu’il a décidé que Serena et Venus seraient joueuses de tennis. Surya Bonaly fut accompagnée durant toute sa carrière par sa mère, Suzanne, professeur d’éducation physique et sportive. Lorsque sa fille joueuse de tennis avait 15 ans, Walter Bartoli a abandonné son cabinet de médecin pour la suivre dans sa carrière. Les parents entraîneurs ont toujours intrigué.

Les athlètes ont, elles aussi, pu se demander si être entraînée par leur père ou leur mère pouvait être une bonne idée. Derrière chaque duo parent coach -fille athlète, il y a aussi un lien de sang, alors est -ce si simple de collaborer, quand on partage les mêmes gènes ? La gymnaste rythmique Kseniya Moustafaeva et la tireuse au pistolet Céline Goberville se confient, avec leurs parents, sur leur relation. Leurs témoignages révèlent qu’autour d’un binôme coach – athlète, on trouve une envie commune, de l’incompréhension, de la frustration, mais aussi beaucoup d’amour. Un mélange détonnant qui rend ces duos familiaux sportifs touchants …mais aussi imprévisibles.

Un « système familial singulier »

Derrière chaque relation entre un parent coach et sa fille sportive, il y a toujours une histoire de famille. A son arrivée en France à 6 ans, la gymnaste rythmique Kseniya Moustafaeva est coachée par sa mère, Svetlana. Cette dernière est une ancienne championne de gymnastique rythmique.

Médaillée d’argent au tir à 20 m aux Jeux de Londres, Céline Goberville, est quant à elle entraînée depuis toute petite par son père Daniel, ancien tireur à la carabine puis directeur technique national de tir sportif. Le tir a toujours été omniprésent dans la vie des Goberville, d’autant que la mère est spécialiste du pistolet. « On parle de tir même aux repas de famille », admet Céline.

Ensuite, quand le projet de haut niveau se profile, la relation parent coach – enfant athlète s’intensifie. Elle devient « un système familial singulier », confirme Elise Anckaert, psychologue à l’INSEP. « Les émotions, les difficultés, le plaisir, la réussite ont créé un lien autre que le lien familial », confirme Daniel Goberville. Céline se sent « chanceuse » de partager ses voyages et ses tournois avec son père.

Dans les difficultés, le lien entre la patineuse Surya Bonaly et sa mère coach s’était avéré précieux, comme elle le racontait dans « L’Enfant du soleil », son autobiographie. « Pendant plusieurs semaines nous avons vécu dans notre fourgon stationné sur le parking de la patinoire. Le week-end, […] on pleurait en regardant la pluie tomber à travers les vitres. »

L’enfant entraîné par ses parents « veut les rendre heureux »

Entre un parent coach et sa fille, pourtant, des frustrations ou des pressions peuvent se manifester au fil des ans. Kseniya Moustafaeva pense que l’exigence de sa mère lui a permis de se surpasser et d’avoir ses meilleurs résultats. Mais après certaines performances, quelque chose lui a manqué. « Chez ma mère, il n’y a pas de récompense. » Heureusement, grâce à la volonté de chacune, les choses s’apaisent entre Kseniya Moustafaeva et sa mère. « Elle m’a dit qu’elle avait des regrets », raconte la gymnaste.

Elise Anckaert préconise certaines précautions et risques dans la relation coach-parent avec leur enfant.

« L’enfant entraîné par ses parents veut les rendre heureux. A ses débuts, un enfant est toujours en quête d’amour et de loyauté vis à vis de ses géniteurs et il se construit dans leur regard. Cependant attention, les études démontrent que si la relation affective dépend de ses performances, l’enfant développe un stress important. »

La psychologue ajoute que certains parents coachs induisent une dépendance parfois sans s’en rendre compte. « Ils veulent très bien faire mais aussi parfois réparer quelque chose de leur propre vécu. » Dans certains cas, ce passé parental peut se transformer en lourde responsabilité pour leur enfant. « Il faut veiller à ce qu’un enfant puisse se construire une estime de lui-même solide ainsi qu’une autonomie, buts de toute éducation. »

Entre exigence et respect, la difficulté d’être parent et coach

Entraîner son enfant n’est pas chose aisée pour le parent. « A leur adolescence, j’oscillais entre mon rôle de coach qui visait la performance future de mes filles et mon rôle de père qui veillait à leur réussite scolaire », se souvient Daniel Goberville. « Pour éviter les tensions, il faut impérativement que le parent ne soit pas seul à occuper toutes les fonctions », poursuit Elise Anckaert. Svetlana, la mère de Kseniya, pense avoir été « plus exigeante » avec sa fille qu’avec d’autres athlètes qu’elle entraînait. « Elle peut faire mieux », explique-t-elle encore aujourd’hui, à propos de sa fille, cinq fois championne de France. « Je connais son caractère, je connais ma fille, je connais son potentiel. »

L’autre challenge du parent est aussi de respecter ce que veut sa fille athlète. Daniel Goberville a veillé à se positionner
« comme accompagnateur » et à laisser à ses filles le choix de leurs décisions. La communication a parfois été difficile entre Kseniya Moustafaeva et Svetlana, qui estimait que c’était le travail qui mènerait sa fille aux objectifs visés. Si Svetlana aimerait que Kseniya ait « plus de résultats », elle comprend l’envie d’indépendance de sa fille et ne s’y oppose pas.

Quand le tiers et le dialogue calment les tensions

Heureusement, quand la communication se complique entre un parent coach et une athlète, certaines évolutions peuvent toujours apaiser la relation. Avant d’intégrer l’INSEP, Kseniya Moustafaeva avait toujours vécu avec sa mère.
« Mais une fois que j’étais là-bas, elle n’avait plus de contrôle, ça m’a fait du bien », poursuit l’athlète. Une évolution qui rappelle ce que Marion Bartoli racontait à propos de son père au Figaro après son titre à Wimbledon. « Nous nous entendons mieux qu’avant car il n’y a plus de tensions liées au tennis ».

Quand la communication pêche, le tiers peut aussi être salvateur. Kseniya Moustafaeva raconte enfin que l’arrivée de son beau-père « a calmé » les choses. « Il peut aider à nuancer et à appréhender la jeune athlète comme une personne dont les besoins évoluent », poursuit Elise Anckaert. Dans le cas de la gymnaste, le dialogue a aussi été un bon outil pour la maman entraîneure. Les échanges ont aussi aidé les Goberville à se comprendre. « Quand on n’est pas d’accord, on se dit les choses », insiste le papa coach. Discuter aide d’ailleurs autant la jeune athlète que son parent. « En discutant avec avec Kseniya, j’ai appris qu’il fallait se relâcher un peu », admet Svetlana Zaitseva.

Construire une carrière avec son parent ou sa fille n’est pas facile. D’autant que chaque histoire est différente. Souvent, il reste difficile de prévoir la réussite d’un binôme, qui dépend de la méthode de travail, du passé du parent, mais aussi des caractères ou de la relation que le parent et la fille entretiennent à l’enfance. Alors, s’il est compliqué de prédire si un parent équilibré va pouvoir mener sa fille aux médailles, souvenons-nous qu’un parent coach est parent avant d’être coach. La finale olympique de Kseniya Moustafaeva à Rio a apaisé la relation avec sa mère et a apporté de la gratitude mutuelle. « Son niveau d’exigence m’a fait travailler et m’a permis de faire une finale de Jeux olympiques », admet la gymnaste. « J’ai arrêté la gymnastique à 16 ans pour suivre mes études », poursuit Svetlana Zaitseva. « Avec les Jeux, j’ai réalisé un rêve grâce à ma fille. J’ai envie de la remercier. »

Propos recueillis par Assia Hamdi

Article extrait du magazine numéro 7 Les Sportives

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