Sportive à la UNE

Marinette Pichon, le match d’une vie

5 octobre 2018
Meilleure buteuse de l’équipe de France de football, Marinette Pichon a représenté les plus belles heures du football au féminin français. Aujourd’hui retraitée, la joueuse jongle avec dextérité entre sa famille et ses activités sportives. Côté terrain, côté perso… exit les démons du passé, place à la sérénité.

Ce dimanche de juin, juste après un décrassage matinal, Marinette Pichon reçoit Les Sportives à domicile, dans la quiétude de son petit village de l’Essonne, au milieu des siens. Meilleure buteuse de l’équipe de France de football avec 81 buts en 112 sélections de 1994 à 2007, l’ancienne attaquante de 42 ans est aussi la première joueuse à avoir évolué aux États-Unis. En quelques années, Marinette Pichon, qui n’a jamais caché son homosexualité, est devenue une icône de la cause homosexuelle dans le sport en France. Dans « Ne jamais rien lâcher » (éditions First), elle se livre sur son enfance, sa carrière de footballeuse en France et aux États-Unis, mais aussi sur ses blessures familiales, sa vie privée… et sa sérénité trouvée. Et son avenir ? En juillet 2018, elle a organisé la première édition de sa « Football Académie », un camp de football destiné aux jeunes filles de 9 à 17 ans. Une manière pour Marinette Pichon de rendre à son sport ce qu’il lui a donné.

Pour être acceptée, il faut entrer dans un moule

Vous venez de sortir ce livre où on apprend beaucoup de choses sur votre carrière et surtout sur votre vie personnelle. Pourquoi avoir fait cette démarche ?

L’idée avait germé dans mon esprit depuis quelques années mais je n’y avais pas vraiment réfléchi ni projeté de faire un livre. Et la maison d’édition m’a sollicitée en février 2017, en m’expliquant que j’avais un parcours iconoclaste, qu’il y avait plein de choses à raconter sur ma vie. Je leur ai répondu que je doutais que ma vie puisse intéresser quelqu’un. Mais ils ont insisté pour qu’on se rencontre et j’ai accepté. Là, je me suis dit que si je faisais un livre, je devais dire toute la vérité sur mon vécu. Je devais être transparente. Ensuite, il a fallu trouver la bonne personne pour faire ce bouquin. Il fallait quelqu’un avec qui j’allais m’entendre, donc j’ai fait appel à Fabien (ndlr : Levêque, journaliste sur France Télévisions et commentateur des matchs de football au féminin avec Marinette Pichon), parce qu’il est comme mon frère.

Votre passion pour le football a commencé jeune et dans la petite commune de Saint-Memmie, dans la Marne. Cet environnement a-t-il façonné la joueuse que vous êtes devenue ?

Oui, indéniablement. Je passais d’un milieu assez hostile, à la maison, à un milieu favorable et attentionné, dans ma ville. Quand tu côtoies les mêmes personnes, que tu as tes repères, que tu sais que tu peux te livrer, être toi-même, ça influe sur le développement de ta personnalité. En plus, j’avais la chance de côtoyer des gamins qui avaient envie de partager et envie de s’éclater. Je crois que ça a façonné la femme que je suis devenue.

On vous appelait « garçon manqué », qu’est-ce que le fait de jouer avec des garçons vous a apporté dans votre construction ?

©Marie Lopez-Vivanco

D’abord oui, j’étais la seule fille, on m’accueillait comme une petite mascotte et j’étais respectée. J’avais mon petit vestiaire, les copains venaient me chercher pour aller au foot. Bref, je faisais partie de la bande. Et j’étais un garçon manqué parce que je ne traînais qu’avec des garçons. Je me suis construite dans un environnement de testostérone. Par mimétisme, je pense que je récupérais leurs attitudes, leurs gestes, comme pour me faire accepter dans le groupe, parce que c’est comme ça que marche la société. Parce que pour être acceptée, il faut entrer dans un moule. Mais je pense que le fait d’être entourée par tous ces garçons qui ne lâchent pas, qui veulent travailler… tout ceci a forgé mon caractère, mon abnégation et ce dépassement de soi.

Votre enfance a été marquée par l’alcoolisme et la violence de votre père, qui ne vous a jamais considérées, ni vous, ni votre sœur, ni votre mère. On a l’impression que le foot a été une échappatoire, un moyen de survivre à ce que vous enduriez…

Oui, à la maison, il y avait cette hostilité familiale, de la violence verbale, physique et psychologique. Bref, un climat lourd, pesant, des choses que tu ne dois pas vivre quand tu as 5 ans. Et à part l’école, je n’avais rien qui me permette d’échapper à ça. Puis en voyant des enfants heureux de jouer sur un terrain, je me suis dit que je pouvais aussi prendre part à ce moment de bonheur.

Le foot m’a sauvé la vie

Et je suis entrée sur le terrain. Je crois que c’est le foot qui m’a choisie. A partir du moment où je mettais mes crampons et que j’allais sur le terrain, je me vidais la tête et je ne pensais plus à rien. Ma soeur faisait ses études, ma mère travaillait pour gagner de l’argent et on affrontait les choses au jour le jour. Le football m’a permis d’avoir cette liberté, des repères, des amis, un terrain serein. Et plus je vais avancer, plus le foot va être important pour moi. Ma vie n’a pas été rose, il y a eu des moments difficiles et on aurait pu vivre un drame. Et sans le foot, je ne serais peut-être pas là pour en parler. Aujourd’hui, j’ai encore parfois des flashs violents. Il y a cette reconnaissance paternelle que je n’aurai jamais. Mais je regarde devant. Je vois mes enfants, ma femme, mes amis… et je me dis que j’ai de la chance. Je crois que le foot m’a sauvé la vie.

Depuis l’enfance, votre mère vous a suivie partout sur les terrains. Elle a été dévouée à votre réussite sportive. Quel regard porte-t-elle sur la femme que vous êtes devenue ?

Elle a été très bienveillante, mais quand je me suis mariée, que j’ai eu mes enfants, elle a posé un regard encore plus bienveillant sur moi. Elle s’est dit qu’elle avait été toute seule à nous donner de l’amour et qu’au final, ça avait bien marché car ses deux filles sont proches d’elles, qu’on est équilibrées et qu’on donne de l’amour autour de nous. Elle a été le pilier de notre équilibre et de notre vie. C’est elle qui nous a permis de faire ce bon bout de chemin et de trouver les axes qui nous conviennent et dans lesquels on a pu s’épanouir.

Vous avez été la première Française à vous imposer aux États-Unis, où le public se passionne pour le football au féminin. Pensez-vous qu’on pourrait avoir en France, un jour, le même engouement ? 

Sur le court terme, ça me paraît compliqué. Il aurait fallu inculquer la culture du sport dès l’enfance, à l’école. Aux États-Unis, on offre aux enfants un panel de sports, comme le lacrosse, le football américain, le soccer, la gym, le basket, etc. Et tu peux taper le ballon à 5 ans car les terrains sont libres d’accès. En France, pour utiliser un terrain, il faut s’inscrire et tu n’accèdes aux pôles qu’à partir d’un certain âge. Le résultat, c’est qu’aux JO, les Etats-Unis récoltent une foison de médailles. Ils sont forts dans tous les sports, ils ont un vivier sur lequel ils peuvent s’appuyer. En France, certes, le sport au féminin ne génère pas la même économie que le sport au masculin. Et certes, on a des championnats attractifs dans plusieurs sports et l’État travaille sur la discrimination, l’homophobie, le racisme et le sexisme. Mais on n’a pas une volonté gouvernementale de mettre des moyens pour développer le sport au féminin. Malgré les évolutions positives, il y a encore du boulot.

Alors qu’est-ce qu’il faudrait selon vous, au niveau des instances, pour que le sport au féminin se développe encore plus ?

Cela doit partir de l’État et être relayé par les instances fédérales. On doit sensibiliser les jeunes aux bienfaits du sport dès les cours d’EPS, avec des actions concrètes. Il faut aussi faire des actions dans les quartiers. Parce que quand tu nais dans un quartier, tu dois vivre en autarcie, dans une classe moyenne ou basse, et tu ne peux pas accéder à certaines pratiques onéreuses. Une licence de football, pour des familles de cinq enfants, c’est coûteux. Certains parents n’ont pas de voiture et emmènent leurs enfants à l’entraînement en transports et les horaires des entraînements ne sont pas forcément adaptés. Je montrerais aux jeunes femmes que le sport permet de s’épanouir, de mieux appréhender son corps, de se forger un caractère, de se dire qu’on est capable de rigueur, d’abnégation, d’échange, de partage. Dans le sport, on est sédentaires. On attend que les gens viennent s’inscrire et seulement après, on leur proposera quelque chose. C’est bien beau de faire des guides, mais si tu ne vas pas voir les gens et leur montrer ce que tu peux faire de chouette pour eux, ils ne viendront pas. Il faut leur dire « venez, on amène un terrain gonflable, vous avez juste à descendre de votre tour et pendant deux heures, on va taper la balle ensemble. » Si on veut avoir une volonté de développement, il faut aller vers la population et porter des actions de ce type.

Vous êtes recordwoman de buts de l’équipe de France. On est à un an du Mondial qui a lieu en France. En 2011, les Bleues ont terminé à la quatrième place et en 2015, en quarts. Quels conseils pourriez-vous transmettre à cette équipe ?

J’ai eu une carrière mais je ne détiens pas la science infuse. Après, la charnière centrale, on l’a quasiment. Ensuite, il faut qu’on concrétise un peu plus les occasions, qu’on double le poste d’attaquante ou le trio offensif. On domine, on a une superbe possession de balle, on a des occasions mais en contre, on se fait avoir. On doit être agressif dans les duels, mettre de l’impact, que la France ait un visage conquérant. Mais j’ai confiance en la fédération et en « Coco » (ndlr : Corinne Diacre, sélectionneur des Bleues), qui a encore un an pour construire un groupe compétitif. Avec une seule envie, c’est d’aller lever le trophée, d’avoir un esprit irréprochable sur et en dehors du terrain. Et de se rendre compte de la chance de porter ce maillot tricolore frappé du coq, de pouvoir chanter la Marseillaise. Quand tu joues pour ta nation, tu es investi de quelque chose, tu as une forme de pression, mais tu te dois de livrer et de donner le meilleur. En plus le public sera dédié à 95% à notre cause. Pourquoi pas se dire qu’on peut reproduire ce qui s’est passé il y a vingt ans et soulever ce trophée sur notre territoire ? Moi, en tout cas, je kifferais !

Avant de rencontrer ma femme, je n’assumais pas aussi bien mon homosexualité

En étant l’une des premières athlètes ouvertement gays, vous dites dans votre livre avoir été « une ambassadrice des droits des femmes homosexuelles ». N’était-ce pas parfois pesant d’avoir les caméras et les regards posés sur vous en raison de votre orientation ?

Avant de rencontrer ma femme, je n’assumais pas aussi bien mon homosexualité. En tout cas pas aussi bien qu’aujourd’hui. De son côté, elle avait réfléchi aux raisons pour lesquelles elle était tombée amoureuse de moi. Et cette rencontre m’a forcément aidée à assumer mon orientation. Après, je ne me lève pas le matin en me disant que je vais parler de ça. Le jour où on m’a posé la question, j’ai pris le parti de répondre de façon naturelle que j’étais homosexuelle car je n’avais pas envie de mentir. Mais je ne pensais pas devenir un jour aussi écoutée sur ce sujet. On est au XXIe siècle et on a encore des gamins qui se font jeter de chez eux parce que leurs parents apprennent qu’ils sont homosexuels. Et pour moi, ça reste une blessure. C’est déjà assez compliqué comme ça d’être homo, car tu te demandes si tu es normal. Je sens que ma parole peut aider, donc si le livre ou mes mots peuvent servir, j’en serai ravie. Peut-être que dans dix ans mon enfant trouvera que c’est compliqué d’avoir deux mamans. Il y aura peut-être une crise, à cause du regard de ses copains. Mais je sais qu’on lui expliquera toujours les choses. Alors oui, il y a de l’hypocrisie dans le football mais je ne suis personne pour juger. C’est compliqué de faire son coming out, d’avoir des regards qui se posent sur toi, de décevoir ses parents, de se dire que les gens nous jugent. Et c’est pour ça que j’arrive à concevoir que des personnes décident de garder opaque cette partie de leur vie.

En France, l’homosexualité dans le football reste un sujet tabou. Vous dites d’ailleurs que certaines joueuses  »inventent une vie ». Alors qu’aux Etats-Unis, on a par exemple des  »role models », comme Megan Rapinoe ou Abby Wambach. Que faudrait-il selon vous pour qu’on en parle plus librement ?

©Marie Lopez-Vivanco

C’est juste une question de mentalité. Tu es une athlète au sein d’un collectif et ce qu’on te demande, c’est d’être performante sur le terrain. Une fois que tu sors du terrain, tu vis la vie que tu veux. Personne ne va te sanctionner ou te donner de leçon de morale dans les vestiaires. Les gens s’en fichent et c’est pareil dans la vie. Aux Etats-Unis, des hommes et des femmes peuvent se tenir la main sans se faire insulter. En France, les couples homosexuels se font tabasser et insulter. Quand le gouvernement a voulu faire adopter le mariage pour tous, tout le monde est descendu dans la rue comme s’il s’agissait d’un droit de parole. Je ne demande pas à ce qu’on me juge. L’approbation, elle doit venir de notre famille, des gens qu’on aime et c’est tout. L’Etat doit nous protéger et cette fameuse loi aurait dû être entérinée en quinze jours. Elle ne retirait rien à personne. J’ai été surprise qu’il y ait autant de personnes dans la rue. Certains se sont appropriés la cause pour véhiculer des messages haineux. Ce n’est pas parce que t’es homo que tu n’as pas le droit au bonheur. C’est tout.

Vous avez exercé plusieurs fonctions mais il y en a une qui vous manque encore, c’est celle d’entraîneur. Est-ce que ça pourrait vous intéresser ?

Entraîner, non. J’ai un caractère beaucoup trop fort, je gueulerais sur les joueuses et je n’aurais pas de soupape. Ce sont des postes lourds et compliqués, sur des périodes courtes. Il faut avoir un vrai environnement de confiance, sinon tu es sur un siège éjectable. En revanche, devenir manager, oui. Au CDES (Centre de droit et d’économie du sport) de Limoges, j’ai passé un diplôme pour être manager d’un club professionnel. Donc ça peut être un vrai projet et avec une vraie légitimité, dans un club où on me donnerait les clés du camion, et où je pourrais me mettre au volant. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas l’envergure du club mais le projet. Est-ce qu’il est viable ? Est-ce qu’il est tourné autour des joueurs, de l’humain ? Ou autour de la performance et de l’économie ?

Et jouer un rôle autour de l’équipe de France, ça vous plairait ?

Mettre mes services de temps en temps au service de l’équipe de France… oui, pourquoi pas. Mais pas comme entraîneur. Après, un poste de coordinatrice, j’hésite aussi, surtout s’il faut voyager. Sinon, ça me plairait bien de travailler avec la FIFA, sur l’organisation d’événements internationaux, par exemple…

Joueuse, consultante, directrice générale de club, conseillère… aujourd’hui, vous semblez comblée. Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour l’avenir ?

L’amour, la famille, c’est bon, j’ai ce qu’il faut. Rencontrer ma femme il y a treize ans m’a permis de me stabiliser. J’ai aussi mes enfants, l’amour de ma mère, de ma soeur, mes amis, un travail, j’ai la société qui se développe. Je prends plaisir à rencontrer des personnes chaque jour. J’aimerais concrétiser certains projets mais ce n’est pas une fin en soi. On peut me souhaiter une bonne santé à moi et à mes proches. Ce qui compte, c’est que les gens que j’aime soient en bonne santé pour qu’on puisse avancer le plus loin possible ensemble dans la vie.

Par Assia Hamdi

Article extrait du numéro 9 Les Sportives

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