Dossier

L’homosexualité dans le sport, entre tabou et clichés

1 octobre 2018
Dans le sport, et particulièrement dans les sports collectifs, l’hétérosexualité est de mise. Les coming-out des sportifs et sportives de haut niveau restent extrêmement rares par crainte d’être mis à l’écart.

En conférence de presse, avant la finale de l’Open d’Australie en 1999, la Suissesse Martina Hingis souriait et déclarait à propos de sa concurrente, Amélie Mauresmo, que « si elle vit avec une femme, c’est qu’elle doit être un demi-homme ». Quelques mois plus tôt, la tenniswoman française, alors âgée de 19 ans, était devenue l’une des rares sportives en activité à révéler son orientation sexuelle, déclenchant bien malgré elle ce genre de réaction. C’est que dans le sport, une véritable omerta entoure l’homosexualité de ses pratiquant(e)s. Les coming-out des sportifs de haut niveau se comptent sur les doigts de la main et demeurent à chaque fois un événement.

Aucun sportif, célèbre ou pas, n’est obligé de faire état de son orientation sexuelle, censée rester du domaine de la sphère privée. Toutefois, pour ne pas se faire exclure d’une équipe ou être soupçonné de mater dans les douches, il est de mise d’être hétérosexuel, de « rester dans la norme ». La crainte d’être pointé du doigt et mis à l’écart explique certainement pourquoi les coming-out sont plus nombreux au sein des disciplines individuelles.

Dans les sports collectifs, les hommes sont considérés par nature comme hétérosexuels tandis qu’un soupçon d’homosexualité plane inversement sur les femmes. Une injonction à incarner un modèle supposé parfait, construit depuis des décennies, extrêmement tenace.

« Couples imaginaires »

Lorsqu’en 2015, Florent Manaudou et Frédéric Bousquet acceptent de poser ensemble, se serrant nus, dans les bras l’un de l’autre, dans la série « Couples imaginaires » d’Olivier Ciappa, les deux nageurs vont à l’encontre de la représentation classique du sportif. Celle de l’homme fort, viril, évoluant dans un écosystème où il n’a que des semblables en tout point. Les stéréotypes sur l’homosexuel bousculent ce château de cartes. « Par définition, les homosexuels masculins sont efféminés, ils n’aiment pas l’effort ou se salir, c’est l’image de la folle », explique Michel Rouyer[1], réalisateur du film « Sport et homosexualité, c’est quoi le problème ? ». Un homosexuel serait forcément quelqu’un de peu sportif. (…) Ce cliché est pris comme un épouvantail, ce à quoi il ne faut surtout pas ressembler. »

Pour fuir à tout prix cette représentation, des sportifs sont conduits à « s’inventer une vie pour ne pas devenir, sur le terrain comme dans le vestiaire, un mouton noir », déplore l’ancienne attaquante tricolore Marinette Pichon[2]. « Des footballeurs ont peur qu’en révélant leur homosexualité, ils ne soient plus vus comme sportifs ou sportives de haut niveau, mais simplement comme homosexuels, et directement considérés pour leur orientation sexuelle et pas pour leurs qualités sur le terrain. »

Les plus hautes instances sportives maintiennent cette répartition genrée et participent à véhiculer l’image de ce à quoi devrait ressembler un sportif ou une sportive. Ainsi, certaines disciplines sont résolument interdites aux hommes aux Jeux olympiques, à l’image de la natation synchronisée[3] ou de la gymnastique rythmique. Hors de question que ces messieurs fassent état de leur grâce, déjà qu’il a fallu admettre les femmes à la boxe en 2012…

Les insultes ? Tout sauf du folklore !

A contrario, insulter l’homosexuel revient à affirmer une virilité que l’on estime menacée. Une bataille contre la banalisation des insultes que mène le collectif Rouge Direct. « Dans le football, cela se traduit très tôt par un discours anti-homo auprès des jeunes :  »t’as fait un tir de pédé »,  »ne cours pas comme une tapette » », décrit Julien Pontes, ancien président du Paris Football Gay et membre de Rouge Direct. Ça se traduit aussi par un état d’esprit très alarmant d’hostilité assumée envers les homosexuels (voir sondage ci-contre). »

©Fotolia

En 2011, le Paris Football Gay avait nourri l’espoir de voir des changements se produire suite aux propos de Frédéric Thiriez, alors président de la Ligue de football professionnel (LFP), déclarant qu’il fallait que cesse l’homophobie dans les stades et signant la charte contre l’homophobie. Les membres de l’association, aujourd’hui dissoute, déplorent un recul total. « Sur le volet sanction/répression, rien n’est fait pour que les chants homophobes entendus dans les stades et relayés sur internet ne stoppent », constate amèrement Julien Pontes. « Les insultes en dehors et dans les stades sont tout sauf du folklore. Nous avons donc lancé une action en justice contre la LFP pour que ces actes homophobes soient condamnés plutôt qu’acceptés[4]. Les droits télévisuels de la Ligue 1 viennent d’être réévalués à plus d’un milliard d’euros, ce qui donne des moyens pour mettre en place une formation des arbitres, des délégués et des joueurs dans ce secteur. »

Dénonçant le manque de volonté des politiques en place, Julien Pontes affirme qu’avec davantage de dialogue, des changements seraient possibles. « Un exemple symbolique est celui de Louis Nicollin (Ndlr : président du club de football de Montpellier) qui avait traité le joueur Benoît Pedretti de  »petite tarlouze » après un match. On était monté au créneau, on avait rencontré et discuté avec Louis Nicollin. Il avait fini par signer notre charte contre l’homophobie. »

« Le football doit rester une fête »

Mais Julien Pontes le précise, il n’est pas question que les stades deviennent silencieux. « Notre volonté c’est surtout pas de stigmatiser l’ensemble des supporters », explicite-t-il. « Le football doit rester une fête. Il est important que les supporters puissent s’amuser et chambrer l’adversaire, mais pas avec de mots qui tombent sous le coup de la loi : pas de cris de singes, pas de chants homophobes. »

Des insultes dont ont également été victimes les Dégommeuses en 2015. L’association qui vise « à la promotion du foot féminin et la lutte contre le sexisme, les LGBT-phobies et toutes les discriminations », avait vécu un moment difficile lors d’un entraînement. Alors que l’équipe venait utiliser son créneau sur un terrain du XXe arrondissement de Paris, un groupe d’adolescents l’occupait encore. Lorsque les joueuses avaient signifié qu’il était temps de céder la place, l’encadrant des jeunes footballeurs était devenu injurieux. « Il les a galvanisés, il leur a montré l’exemple en disant  »allez les jeunes, regardez, applaudissez les lesbiennes »», racontait Cécile Chatrain[5], présidente du club. « S’en est suivi un déchaînement collectif avec des gamins sautant, hurlant, huant  »Bouh ! Les lesbiennes, baaaah » ! On était à moitié encerclées et moins nombreuses qu’eux, ça faisait un effet de foule menaçant. »

Un épisode traumatisant pour les Dégommeuses qui révèle combien les sportives ne sont pas non plus épargnées par les insultes homophobes, même si celles-ci ne s’appuient pas exactement sur les mêmes leviers que les hommes.

Car si le sportif doit être l’incarnation de la virilité, le soupçon de lesbianisme plane sur la sportive. Si elle a les cheveux courts et une démarche un peu raide, son sort est réglé. Une image qui n’est pas vendeuse ou attirante pour de futures licenciées, une image que l’on ne veut pas reproduire sur des calendriers. A l’inverse, les fédérations et les sponsors préfèrent mettre en valeur une extrême féminité pour vendre des maillots et faire venir au stade.

Silvana Lima, élue deux fois meilleure surfeuse au monde, en sait quelque chose. Malgré ses très bons résultats, la Brésilienne avait dû se lancer dans un élevage de bulldogs pour réussir à vivre et payer ses déplacements en compétition, suite aux différents refus des marques de sponsoring. A force de se battre, Silvana Lima était parvenue à trouver des sponsors pour la suivre.

Le « label lesbien »

« Lorsque les femmes, d’une façon ou d’une autre, sortent des limites culturelles/sociales acceptées de la féminité, elles fragilisent le système complexe des rapports sociaux hommes-femmes, sur lequel est établi le dispositif idéologique de la domination des hommes », explique Anthony Mette, auteur du livre « Les homos sortent du vestiaire[6] » . « Ainsi, le principal stéréotype dont souffrent les femmes sportives, notamment les femmes évoluant en sport collectif ou dans des sports dits « masculins », est celui du  »label lesbien ». Ces femmes sont directement identifiées comme lesbiennes et/ou masculines. Conscientes de cette stigmatisation et de l’enjeu qui reposent sur elles, ces sportives adoptent alors différentes stratégies identitaires, allant de la mise en avant de la féminité  »traditionnelle » à la moindre occasion, à la promotion d’une identité lesbienne. »

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C’est que la sexualité des sportives a toujours été interrogée, a toujours questionné le grand public et les instances sportives. Dès les années 1930, parce que les épaules sont trop carrées, certaines femmes sont la cible de critiques lors d’épreuves d’athlétisme. « Ces athlètes, au physique et aux performances suspectes, semblent réduire l’écart entre les sexes », explique la sociologue du sport Anaïs Bohuon[7]. « Au lieu d’ébranler les croyances sur la différence des sexes, les instances sportives craignent l’intrusion d’hommes dans les compétitions féminines et essayent de préserver à tout prix la bi-catégorisation sexuée au sein des compétitions. C’est pourquoi, le comité de la Fédération internationale d’athlétisme décide l’instauration, en 1966, d’un test de féminité ou  » contrôle de genre ». »

Si aujourd’hui ces tests hormonaux ne sont plus obligatoires, le Comité international olympique et les différentes fédérations s’autorisent le droit d’imposer ces tests, dès lors qu’un morphotype semble trop masculin ou que des records sont battus. A-t-on jamais envisagé qu’un homme produisant trop de testostérone soit interdit de compétition et doive suivre un traitement pour ramener ses taux à un niveau jugé acceptable ? Faut-il demander à Teddy Riner ou Rafael Nadal de passer ces tests pour assurer une véritable égalité des chances ? Et si finalement, on s’intéressait davantage au sport qu’à l’image et l’orientation sexuelle de ses pratiquant(e)s ?

Par Mejdaline Mhiri

Article extrait du numéro 9 Les Sportives

 

Paris Foot Gay

L’enquête du Paris Foot Gay en 2013 révélait que 41% des joueurs de foot professionnel et 50% des jeunes joueurs en centres de formation déclarent des opinions hostiles aux homosexuels. Un chiffre qui tombe à 8% dans les milieux amateurs. Pour Jacques Lizé, ancien porte parole de l’association, le football « est un spectacle qui, culturellement, est devenu un élément important de la construction virile des adolescents français. L’homophobie s’y est ancrée plus profondément : vous avez des chants homophobes, des banderoles homophobes…Le football existe en partie à travers une ritualisation homophobe ».

[1]          Interview de Michel Rouyer pour le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir de 2011. Disponible sur https://www.dailymotion.com/video/xj0apu

[2]          « Face à l’homophobie dans le football, de nombreux joueurs s’inventent une vie », Marinette Pichon, Huffington Post, 17/05/2018

[3]          Depuis les Mondiaux de Kazan en 2015, les hommes peuvent se présenter à la compétition de natation synchronisée mais uniquement en duos, accompagnés de leur partenaire.

[4]          La démarche de Rouge Direct s’appuie sur une campagne de levée de fonds disponible sur https://www.gofundme.com/cartonrouge

[5]          Article de Clémence Bodoc, «  »Les Dégommeuses »,  victimes d’une agression lesbophobe, sont soutenues par Pascale Boistard », paru sur le site Madmoizelle, Février 2015

[6]          « Les homos sortent du vestiaire ! La fin du tabou de l’homosexualité dans le sport ? » d’Anthony Mette, préface de Lilian Thuram, édition Des ailes sur un tracteur, juin 2015

[7]          Interview d’Anaïs Buhuon paru dans le magazine Contrepied Hors-série n°7 – Égalité ! – Septembre 2013

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