Engagées

Les collectivités en première ligne dans la féminisation des pratiques sportives

20 avril 2018
Premier financeur public, propriétaires de la quasi-totalité du parc sportif français, les collectivités locales jouent un rôle majeur dans le développement du sport en France. Au côté de l’état et de l’ensemble des acteurs de la société civile, elles sont en charge du développement des activités physiques et sportives que la loi a hissées au rang d’objectif d’intérêt général. Pour mener à bien cette mission, les collectivités peuvent compter sur le soutien de l’association nationale des élus en charge du sport (ANDES). L’association s’est saisie en 2017 du sujet de la pratique du sport féminin et a créé dans la foulée une commission dédiée. Baptisée sport au féminin, elle rend son premier travail ce mois-ci sous la forme d’une étude menée auprès du réseau de l’ANDES. Les deux coprésidents de sport au féminin, Nathalie Bonnefoy et Pierre-Jérôme Collard, reviennent sur les résultats de cette enquête.

Les Sportives Magazine. L’ANDES a lancé en février 2018 une commission Sport au Féminin. A quoi va-t-elle servir ?

Nathalie Bonnefoy. La commission a pour missions d’informer et de sensibiliser les collectivités locales à la notion de genre. Le sujet était en réflexion depuis quelque temps parmi plusieurs élus de l’ANDES. C’est finalement l’ex vice-présidente de l’association, Arielle Piazza (ndlr : adjointe au maire de Bordeaux en charge des sports, aujourd’hui présidente du Centre national pour le développement du sport) qui a décidé de sa création. A travers ce premier travail d’enquête, Sport au féminin aide à faire le point sur la contribution des collectivités locales dans la mise en oeuvre des politiques publiques en matière de féminisation du sport.

Pierre–Jérôme Collard. Cette étude est effectivement le point de départ du travail de la commission. On peut aussi imaginer reconduire cette enquête pour suivre l’évolution des tendances au fil des années. De manière plus générale, l’ANDES a pour but de dégager des bonnes pratiques et permet aux élus de partager leurs expériences de terrain, heureuses ou malheureuses d’ailleurs. Le travail de cette commission n’y déroge pas.

LSM. D’après l’enquête, seules 13,7% des collectivités ont formalisé le développement du sport féminin comme axe politique prioritaire. C’est peu, non ?

La mixité est pour moi très importante, à tous les niveaux, Nathalie Bonnefoy, coprésidente de la commission Sport au féminin au sein de l’ANDES 

Ce premier constat est sévère. Mais je suis peu surprise du chiffre, il traduit l’importance et peutêtre même l’urgence du travail de cette commission. Il faut noter que la moitié (51,3%) des répondants reconnaissent toutefois que le développement du sport féminin est bien intégré dans leur politique sportive, mais de façon implicite, non formalisée.

PJC. Le seul moyen de se satisfaire de ce chiffre est de se dire qu’il illustre bien l’objectivité et la sincérité des réponses… Plus sérieusement, nous voulons attirer l’attention des élus sur l’importance de formaliser le développement du sport féminin. Formaliser, c’est un des passages obligés pour que la parole se transforme en actes.

LSM. Le manque de formalisation a lieu dans les deux sens, puisque 49,1% des élus constatent l’absence de demande concrète de la part du public féminin. Qu’en pensez-vous ?

NB. L’absence de demande concrète de la part des femmes est, selon les élus, le principal frein à la pratique féminine associative, devant le manque de personnel féminin encadrant (29,1%), une offre et des créneaux non adaptés (26,4% et 20%). Or, pour développer le sport féminin, il me semble plus pertinent de créer le besoin plutôt que d’attendre qu’il s’exprime.

Nous voulons attirer l’attention des élus sur l’importance de formaliser le développement du sport féminin », Pierre-Jérôme Collard, coprésident de la commission Sport au féminin au sein de l’ANDES

PJC. Quand la demande existe, elle se traduit par trois composantes : la sécurisation des espaces de pratique, les créneaux privilégiés et le soutien aux manifestations. Le matériel doit être en conformité bien sûr, et les équipements doivent accompagner la sécurisation de la pratique sportive. Je pense à l’éclairage par exemple, mais aussi à des dispositifs d’encadrement. A Belfort, nous avons la chance d’avoir beaucoup de pratiquantes de course à pied et de marche nordique autour de l’étang des Forges, en centre-ville. Nous avions remarqué que la fréquentation baissait drastiquement après 17h, notamment parce que les sportives ne se sentaient pas complètement en sécurité. La mairie de Belfort a donc mis en place en 2015 des groupes de « pratique libre » encadrés. Le public est féminin à plus de 70%. Ces groupes se sont étendus à d’autres disciplines : stretching, yoga, kayak… et font la passerelle vers les clubs pour les plus intéressées.

LSM. Les conclusions de l’enquête encouragent les associations et les clubs à se tourner davantage vers despartenaires privés. Est-ce la fin du soutien des pouvoirs publics au sport ?

PJC. Les collectivités sont de plus en plus contraintes par les baisses de dotations, les arbitrages budgétaires ou les transferts de compétences sans forcément les transferts de moyens en face… Elles se demandent comment elles vont pouvoir continuer à développer la pratique sportive de manière générale. Nous encourageons donc les clubs à se tourner aussi vers le privé, à multiplier les partenariats pour développer et dynamiser leur activité.

NB. Qu’on ne s’y trompe pas, la promotion du sport féminin auprès des associations passe aujourd’hui surtout par des subventions publiques, qu’elles soient directes ou indirectes. Mais une grande majorité des élus en charge des sports (78,6%) affirme déjà recevoir un soutien du secteur privé qui mise sur le « capital image » du sport, et notamment du sport féminin. Cela se traduit principalement par des dotations (60,7%), de l’achat ou du prêt de matériel (46,4%), de la mise à disposition d’équipements et de l’achat de prestations de services (39,3%).

LSM. L’étude s’interroge sur la mixité dans la pratique sportive qui serait à l’origine d’un taux d’abandon élevé chez les jeunes filles. Quel est votre avis sur la question ?

NB. Vous faites sûrement référence aux travaux de Davisse et Louveau (ndlr : Sports, école, société : la différence des sexes aux éditions l’Harmattan, 2004) qui font le lien entre mixité en éducation physique et estime de soi, cités en référence dans l’étude. Même si neuf associations sur dix disposent d’une section féminine, cela ne signifie pas forcément que la pratique est séparée. La mixité est pour moi très importante, à tous les niveaux, à commencer par la coprésidence de notre commission !

PJC. La mixité est bonne lorsqu’il y a peu de différences dans la morphologie ou dans la force physique. A partir d’un certain âge, les garçons deviennent plus musclés et aussi plus « brutes ». Selon les disciplines – souvent en sport collectif – il devient préférable de les séparer. Je suis partagé sur la question mais il doit être possible de conserver la mixité en adaptant les règles. Au-delà de la pratique, la mixité est très importante au sein des clubs. On voit des structures dont l’état d’esprit a complètement changé avec la féminisation de l’encadrement et des pratiquants. Elles sont moins focalisées sur la performance à tout prix et développent un nouvel esprit de club, avec plus de convivialité et de lien social.

Par BENOIT PELEGRIN

Article extrait du magazine numéro 8 Les Sportives

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