Double-Je(u)

Laura Flessel « En tant que sportive, pour être visible, il faut gagner, récidiver et le faire savoir »

19 janvier 2017

Cinq ans après avoir raccroché l’épée, Laura Flessel n’a rien perdu de son agilité. L’escrimeuse, quintuple médaillée olympique, est plus active que jamais. Nous avons rencontré la « guêpe » chez elle, en Guadeloupe. L’occasion d’évoquer son engagement, la place des femmes dans le sport ou encore son rôle de coach. Entretien.

 

Ce retour en famille, en Guadeloupe, pour quelques jours …

Laura Flessel : « Il fait beaucoup de bien, absolument. Je suis Guadeloupéenne et c’est toujours un plaisir de se retrouver sur son île, entourée de ses parents et de ses amis. J’ai eu l’occasion de découvrir de très nombreux pays, mais il n’y a qu’ici où je me sens vraiment bien. Je l’éprouve à chaque fois que je pose le pied sur le tarmac, avec cette chaleur qui m’envahit ! » (Elle rit)

Tu soutiens de très nombreuses causes. Quel est le fil rouge de cet engagement ?

LF : « Depuis 15 ans, je développe mes actions à travers trois axes à savoir la femme, l’enfant et le sport. Mon engagement n’est pas anodin. Je n’y vais jamais pour la photo, mais dans le sens d’une conviction réelle et authentique. Il ne s’agit pas de critiquer sans cesse la société dans laquelle nous vivons, il faut la faire évoluer, en s’impliquant concrètement. »

Copyright Pierre de Champs

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Quel regard portes-tu sur la médiatisation du sport dit au féminin ? 

LF : « La problématique est celle de l’offre et de la demande. A nous, sportives, de vendre de belles histoires. En tant que sportive, pour être visible, il faut gagner, récidiver et le faire savoir. En tant que femmes, nous venons de très loin et il nous faut avancer. »

Le sport peut-il être précurseur sur ce terrain de l’égalité hommes-femmes ?

LF : « Oui, je le crois. Mes parents m’ont éduquée dans la solidarité, le respect, le dépassement de soi. Le sport m’a permis de décupler ces fondamentaux, il permet de faire grandir chacun, d’un point de vue individuel et collectif. On parle beaucoup de l’inclusion par le sport en faveur de la santé, de la lutte contre l’illettrisme, la violence, le diabète… Sauf que le budget alloué au sport est minime. Nous devons agir en fonction de ces moyens. »

Est-ce que tu as eu le sentiment, durant ta carrière sportive, de devoir en faire deux fois plus parce que tu es une femme ?

LF : « (Rires) J’ai cumulé en étant femme, noire et domienne… Sans oublier qu’on me disait que l’escrime n’était pas une discipline pour moi. Il faut laisser les idées préconçues de côté et se donner les moyens de réussir. Personnellement, j’ai bénéficié d’un environnement favorable avec une famille qui m’a entourée. Bien sûr, nous n’avons pas toutes le même parcours mais l’énergie est collective. Aujourd’hui, les femmes font des études, sont expertes dans tous les domaines. Sans tomber dans le communautarisme ultra féministe, nous devons être solidaires dans un repositionnement intelligent pour progresser. »

Dans ton parcours d’athlète de haut niveau, qu’est-ce qui a été le plus dur à gérer ?

LF : « Le déracinement. J’ai quitté la Guadeloupe à 18 ans pour rejoindre l’Insep. J’y ai découvert la jungle du sport de haut niveau. Nous voulions tous finir aux championnats du Monde et aux J.O. Au final, dans ce contexte, on n’a pas d’amis. Le déracinement, la température, l’alimentation, la fréquence des entraînements….ça fait mal. Mais je savais pourquoi j’étais là. »

Tu es devenue maman à 30 ans, à un moment où tu étais au top de ta carrière sportive. Peux tu nous reparler de cette période..

LF : « Dans les années 1990/2000, très peu de femmes ont continué leur carrière sportive une fois devenues maman. Le système sportif les condamnait en leur laissant entendre qu’elles n’étaient plus au top. Mais nous avons prouvé que nous pouvions être mamans et encore incisives sur la piste. Christine Arron et Muriel Hurtis pour l’athlé, Anne-Sophie Mondière au judo : ces femmes ont pris le relais, elles avaient ce rêve de s’accomplir sportivement tout en connaissant les joies de la maternité. J’ai eu la chance d’avoir une fédération qui m’a accompagnée dans mon retour. Ma fille a fait ses nuits rapidement, et tout s’est bien passé. »

Copyright Pierre de Champs

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Est-ce que tu avais dû adapter tes entraînements ? La maternité, c’était un moteur nouveau ?

LF : « Une fois maman, je suis passée d’’un entraînement de 35 à 40 heures hebdomadaires, j’étais passée à 25/ 30 heures. Nous avions opté pour la qualité plutôt que la quantité. La réalité pour moi, c’était les couche- culottes et les rages de dents, sauf que je me voyais mal m’en plaindre à l’entraînement. Je lâchais prise, je reprenais des risques comme à 20 ans. Et puis surtout, il y avait un monsieur Colovic (son époux ndlr). Je n’aurais jamais réussi s’il n’avait pas été sportif dans sa manière d’être et de faire. C’était un challenge familial. »

« J’arrivais à repousser mon seuil de fatigabilité et mes limites car je me faisais plaisir. Il y avait un temps pour moi, la femme, la maman, et un temps pour la sportive où je m’accomplissais de façon autonome. Je dis bien autonome. Et non pas individualiste ou égoïste. Souvent, en tant que maman, on laisse tomber les activités qui nous tiennent à cœur. C’est une grave erreur pour notre équilibre. »

 

Lors des derniers J.O., on se souvient de cette nageuse chinoise qui a évoqué face caméra une performance grevée en raison de ses menstruations. Une mention assez rare, soulignée et applaudie par certaines observatrices. Le corps des femmes est-il nié dans la pratique de haut niveau ?  

LF : « Non, non, il y a un fort respect du corps. C’est un outil qui doit nous amener vers la performance, or on le sollicite à l’extrême. On sait qu’en fin de carrière, l’âge osseux d’une sportive de haut niveau équivaut à celui d’une quinquagénaire. Les athlètes font l’objet d’un contrôle médical très suivi. Par le passé, il y avait bien plus de cas d’anorexie et de boulimie par exemple. Aujourd’hui, le staff est attentif à tout signe d’alerte. J’ai fait du sport toute ma vie, je continue aujourd’hui à un rythme bien moindre, mais j’ai toujours veillé à être féminine dans mon sport. »

Les femmes n’ont donc pas à s’adapter à des règles imposées par les hommes, dans le sport ?

LF : «  Non. Ho que non ! Il y a autant de disciplines féminines que masculines désormais. Ça a plutôt bien évolué. Après, il faut être vigilant à la communication qui favorise la popularité des athlètes masculins aux dépens des femmes. Un grand champion qui survole une discipline va forcément faire de l’ombre, non seulement à ses concurrents, mais aussi aux femmes engagées dans cette discipline. Mais je crois que c’est à nous, femmes, de valoriser nos parcours, d’inciter les politiques à nous faire confiance. Quand on voit Estelle Mossely, Sarah Ourahmoune en boxe, championnes et mamans, il y a de belles histoires à raconter. Le sportif d’aujourd’hui est une entreprise à lui tout seul, il a un bilan, mais aussi une histoire. »

Les derniers J.O. ont été une caisse de résonance malheureuse de propos sexistes de la part de certains commentateurs tricolores. Ça t’inspire quoi ?

LF : « Qu’ils doivent faire plus de media-training… ! » (Elle rit)

Sauf qu’il s’agit de journalistes rompus à l’exercice…

LF : « Il y a du sexisme, du racisme, de l’homophobie… La plaisanterie est facile et les mots ont un impact. Malheureusement, je crois que ces gens pensent ce qu’ils disent. Cela me fait croire encore plus fort au travail que nous avons à faire avec les enfants, dans l’éducation, à l’école. Ce sont eux la prochaine génération d’hommes, de journalistes. »

Globalement, le milieu du sport de haut niveau est-il sexiste ?

LF : « Il y a un gros travail à faire (rires). Disons que la femme n’est pas considérée comme dangereuse tant qu’elle ne se positionne pas. Je l’ai vécu personnellement. Quand j’ai commencé à vouloir m’engager sur le plan politique de la fédération, on m’a mis des bâtons dans les roues (1). Résultat, aujourd’hui, je ne peux même pas aider mon pays. Quand j’ai reçu ce courrier des instances me signifiant qu’ils n’avaient pas besoin de moi, j’ai dit « OK ». J’ai continué, j’ai créé mon club il y a deux ans, on compte aujourd’hui près de 180 licenciés avec des actions autour des enfants malades, de la diversité, de l’accessibilité et des femmes. »

Et l’activité sportive dans tout ça ?

LF : « Je m’y suis remise. Mais il faut faire un break. Je voulais en passer par là pour lâcher complètement. J’ai peu à peu appris à manger avec moins de retenue, en m’autorisant, quand j’en avais envie, une douceur, un café gourmand. Pour couper avec l’esprit de compétition, je me suis dit, « je me fais plaisir pendant deux ans ». Sur la balance, ça a fait 10 kg en plus mais après cette parenthèse, eh bien, c’était retour aux fondamentaux. On prend les baskets et on s’y remet ! »

Quelle activité pratiques-tu ?

LF : « Tout ! Je me fais plaisir. Du squash, du golf… Et puis maintenant que je suis coach, je me suis remise en condition. «

Paris 2024, pourquoi ça va marcher ?

LF : « Parce qu’on est les meilleurs ! Parce que pour une fois, le sportif est à l’intérieur de la démarche et pas juste sur la photo, parce que le lobbying est meilleur, international. Le projet 2024 s’appuie sur l’éco-construction avec beaucoup de rénovations d’infrastructures. Mais c’est vrai qu’il y a une vraie excitation chez nous, on se dit : « pourquoi pas ». »

(1) Elle a coaché l’escrimeuse brésilienne Nathalie Moelhausen aux JO de Rio

 

Propos recueillis par Céline Guiral
@ClineGuiral

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