Culture

Julie Gaucher « Sport et genre : quand la littérature s’en mêle »

16 janvier 2018

Depuis toujours, Julie Gaucher cultive un intérêt pour l’histoire du sport et son goût pour la littérature. Après un double cursus en STAPS et en Lettres, elle soutient sa thèse « Sport et genre : quand la littérature s’en mêle » en 2008 avant d’être recrutée en tant que maître de conférences en histoire du sport à l’Université Lyon 1 en 2011. Rencontre avec une spécialiste de l’image de la sportive.

A quel moment la figure de la sportive est-elle apparue en littérature ?

Julie Gaucher : « A la fin du XIXe siècle, on voit apparaître les premières sportswomen. Le sport est alors une distraction d’élite et s’apparente à un loisir de classe : on peut notamment évoquer les portraits que le baron de Vaux dresse de ses contemporaines (Les femmes de sport, 1885). Mais c’est surtout dans l’entre-deux-guerres que la figure de la sportive pénètre la littérature. Les Années Folles sont propices à l’émergence de figures féminines émancipées dans la littérature : la garçonne, rendue célèbre par le roman de Victor Margueritte, mais aussi la sportive. C’est parce que la sportive devient alors une réalité sociale : les premiers clubs féminins se structurent en fédération nationale et internationale, les sportives tentent de faire leur place au sein des Jeux olympiques ; elles organisent leurs propres compétitions. La nouveauté de cette figure fascine la littérature tant reconnue que populaire. Henry de Montherlant, Paul Morand, Jean Giraudoux s’intéressent au personnage mais aussi les auteurs de romans populaires qui y voient une occasion de renouveler les rouages d’intrigues souvent stéréotypées et les traits de personnages féminins éculés. »

Quelles sont les spécificités du personnage de la sportive ?

Julie Gaucher : « Dans l’entre-deux-guerres, au moment où émerge le personnage littéraire de la sportive, deux courants coexistent : d’un côté, certains romanciers dépeignent un personnage nouveau mais qui ne veut pas remettre en question les rapports traditionnels de genre et les codes de l' »éternel féminin ». La sportive pratique alors avec modération, sans prétention compétitive. Elle privilégie des sports qui valorisent la grâce ou des imaginaires féminins (tennis, natation…) quand ce n’est pas une éducation physique raisonnée car limitée. Les bonnes mœurs sont respectées par des tenues sobres et sages. On peut ainsi évoquer Sportive de Marthe Bertheaume, Jeunes filles au soleil de Marie-Thérèse Eyquem… A la même époque, les discours médicaux et les manuels de savoir-vivre y vont aussi de leurs conseils et invitent à la modération et à la prudence.
A l’inverse, certaines œuvres bousculent les traditions, chahutent les normes et les conventions. Le corps de la femme, grâce à la sportive, est reconnu dans sa réalité organique et physiologique comme un corps capable d’effort, de souffrance mais aussi de performance. Dans cette optique, la littérature inscrit de nouveaux rapports de genre et rend compte d’un glissement des normes de féminité. »

L’image de la sportive est-elle différente dans la publicité et dans la littérature ?

Julie Gaucher : « Je sèche un peu sur cette question, dans la mesure où je n’ai pas fait d’étude poussée des différentes publicités de la période que j’étudie. Aujourd’hui, il semblerait que la publicité tende à érotiser et hypersexualiser les figures de sportives. Les romans offrent une lecture beaucoup plus complexe et variée du personnage même s’il est aussi exploité par la littérature érotique. »

Quels sont les romans marquants ?

Julie Gaucher : « En littérature sportive, j’ai été particulièrement marqué par le roman de Dominique Braga, 5 000 : un roman, 187 pages pour raconter un 5 000 mètres… On sent le rythme de la course, sa pulsation, son souffle. Par des monologues intérieurs, on perçoit le ressenti de l’athlète (un homme), ses doutes, ses espoirs. C’est passionnant ! Dans la même veine, Henri Decoin a proposé 15 rounds : un combat de boxe de quinze rounds raconté dans un roman découpé en quinze chapitres. C’est quasi cinématographique. Rien d’étonnant quand on sait que son auteur est aussi scénariste et réalisateur.

En ce qui concerne plus particulièrement la figure de la sportive, j’ai été marquée par Le Songe de Montherlant qui met en scène un personnage androgyne qui semble réaliser un nouvel idéal féminin. La Trêve olympique de Gilbert Prouteau est un excellent roman qui nous fait pénétrer au cœur des JO de Londres (1948) au côté de Doris, une nageuse américaine. Enfin, j’ai été particulièrement marquée par la modernité de la VIIIe Olympiade de Géo-Charles qui réalise en quelque sorte un compte-rendu poétique exhaustif des Jeux olympiques de Paris 1924. »

Quelle(s) sportive(s) aimeriez-vous voir représenter ?

Julie Gaucher : « J’aimerais surtout voir rééditer certaines œuvres littéraires aujourd’hui méconnues et qui, dès l’entre-deux-guerres, faisaient preuve de modernité.

Je trouve en outre particulièrement intéressantes les biographies fictionnelles à l’exemple de La Petite communiste qui ne souriait jamais de Lola Lafon. Un genre littéraire qui permet une autre écriture de la sportive et une autre compréhension du fait sportif. Depuis quelques années, le sport suscite un regain d’intérêt : il était temps que l’on ne le considère plus comme un « divertissement pour analphabète » !

Sinon, il serait effectivement intéressant de voir émerger de nouvelles figures littéraires comme la boxeuse, popularisée au cinéma avec notamment Million Dollar Baby de Clint Eastwood, mais absente de la littérature. J’apprécie de voir le renouvellement de la représentation de la sportive avec l’introduction du personnage en bande dessinée : jusqu’alors Julie Wood, la « petite sœur » de Michel Vaillant, faisait un peu figure d’exception ! Pénélope Bagieu a rendu hommage à deux sportives d’exception dans ses portraits de Culottées (Annette Kellerman et Cheryl Bridges). Dans Sept Athlètes de Kris, Galic et Morancho, on retrouve des figures de femmes athlètes qui s’apprêtent à participer aux Jeux populaires de Barcelone (1936). Clément Oubrerie et Julie Birmant se sont, quant à eux, arrêtés sur la danseuse Isadora Duncan. Kris travaille actuellement sur la figure de Violette Morris, athlète sulfureuse et scandaleuse de l’entre-deux-guerres… La liste n’est pas ici exhaustive. La bande dessinée offre aujourd’hui une occasion de renouveler le discours et la représentation de la sportive. Et c’est plutôt réussi ! »

Julien Legalle

Article extrait du numéro 6 Les Sportives 

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