Dossier

Faire du sport, une course contre le temps ?

1 mai 2018
Tout au long de la vie, nombreuses sont les raisons et les tentations pour arrêter de pratiquer une activité sportive. Un phénomène particulièrement important chez les femmes. Mais elles sont aussi de plus en plus nombreuses à enfiler les baskets, y compris chez les seniors.

« Demain, je me (re)mets au sport ! » Combien de fois ce vœux pieux a traversé nos esprits pour nous convaincre de notre propre motivation ? Étrangement, observer la sueur transpirant de nos pores nous rend fiers de l’effort accompli. Pourvu que l’on ait l’opportunité de pratiquer. Entre les études, la vie de famille et le travail, le temps consacré au sport est un véritable défi en termes d’organisation, particulièrement pour les femmes. Y-a-t-il des périodes de nos vies où pratiquer une activité physique est plus aisé ? Sommes-nous à égalité devant ces choix ? Tour d’horizon de la question en trois paragraphes chrono.

 L’ADOLESCENCE, UNE PÉRIODE CHARNIÈRE

En France, en 2015, la pratique d’une activité physique et sportive s’élevait à 45% chez les femmes contre 50% chez les hommes. Si les femmes demeurent moins sportives, la tendance s’améliore tout de même puisqu’elles n’étaient que 40% en 2009(1). L’avancée est réelle, le rapport des femmes au sport s’intensifie.

Pour autant, l’INSEE explique que « les écarts entre femmes et hommes restent élevés parmi les plus jeunes : 50% des femmes de 16 à 24 ans ont pratiqué au moins une activité physique ou sportive dans l’année, contre 63% des hommes. » Un écart significatif dû à diverses raisons. Le plus souvent, parce qu’elles ne se projettent pas dans une carrière sportive, parce qu’elles privilégient leurs études, parce qu’elles se sentent moins sensibles à la compétition, les jeunes filles réduisent le temps qu’elles consacraient au sport durant l’adolescence. Entre 14 et 20 ans, l’abandon de la pratique est plus important chez les filles (-45%) que chez les garçons (-35%)(2).

Valentine Mommeja fait partie de celles-ci. La sportive n’a débuté le hockey sur gazon qu’à 14 ans mais a vite franchi les étapes au sein du Stade Français, puis avec les équipes de France jeunes. Au sein d’un sport confidentiel comptant 35.000 pratiquant(e)s, Valentine Mommeja est rapidement sollicitée pour en faire plus. « Très vite, cela a pris beaucoup de place dans ma vie », explique la jeune femme. « Et en même temps, mes notes à l’école ont chuté. Mes parents m’ont alors laissé le choix entre un internat ou un CREPS(3) pour réussir à tout faire ». La hockeyeuse opte pour la seconde option et rejoint la structure de Wattignies, dans le Nord-Pas-de-Calais. L’expérience ne durera finalement qu’un an. « Le CREPS a clairement été la goutte d’eau de trop ! », se rappelle-t-elle. « Entre les deux entraînements par jour, mes allers-retours à Paris pour jouer avec mon club, il y a eu un trop plein… »

 Les relations avec l’entraîneur ne sont pas idéales et une blessure entérine la rupture avec la discipline que pourtant elle adore. « J’ai eu le syndrome des loges(4) et j’étais en pleine adolescence, ce qui n’est jamais une période facile. Avec le hockey, j’étais tout le temps avec les mêmes personnes et je me sentais un peu enfermée. Cela n’a pas été facile à dire à mon père qui me suivait et m’encourageait beaucoup. Si cela avait été un sport avec la possibilité de faire une carrière, peut-être que ça aurait été différent. Mais pas sûr…»

Dix ans plus tard, Valentine Mommeja ne regrette pas son choix. « Quand je retrouve des copines qui ont continué et qui parlent de coupe d’Europe, forcément cela donne envie. Dans une équipe, on est très soudées, on vit de beaux moments. Mais j’ai construit plein d’autres choses. » Aujourd’hui, pour la deuxième saison consécutive, Valentine Mommeja a fait le choix de reprendre une licence pour renouer, mais de façon moins intensive, avec la crosse et le gazon.

 MÉTRO, BOULOT, ABDOS

Si l’adolescence est une période déterminante, les années précédant la trentaine le sont tout autant. Après 25 ans, l’écart se creuse entre les hommes et les femmes, avec un taux de pratique de 93% pour les hommes de 26 à 29 ans, contre 78% pour les femmes(5). La vie de couple et la mise en ménage, les projets professionnels laissent moins de temps à la pratique sportive.

Pour un projet de maternité mais aussi parce qu’elles continuent de consacrer plus de temps que les hommes aux tâches ménagères et parentales (environ quatre heures par jour contre deux heures pour les hommes), la pratique sportive des femmes à tendance à se ralentir à cette période de la vie.

Présent de manière quasi exclusive dans les grands groupes, le sport proposé durant la journée, sur le temps dévolu au travail, peut permettre à certaines femmes de pratiquer. La proposition relève parfois de la simple sensibilisation, comme des stickers pour inviter à prendre l’escalier plutôt que l’ascenseur, ou la mise en place d’infrastructures sur le lieu de travail, comme un garage à vélo. Le cyclisme, un sport sollicité par certaines entreprises comme la Caisse primaire d’assurance maladie au Mans qui propose à ses salariés de les indemniser s’ils se rendent au travail à deux roues. Certaines entreprises vont encore plus loin et font venir un coach dans leurs locaux, créent une association sportive ou encore encouragent leur personnel à participer à une compétition sous ses couleurs.

Julien Pierre, maître de conférences à l’université de Strasbourg, connaît bien ces questions et apporte des précisions sur la situation. « On dénombrerait 8.000 clubs sportifs d’entreprises en France mais il y a assez peu de chiffres sur le nombre de pratiquants », explique-t-il. « En règle générale, ce sont des expériences positives. Dans le même temps, le sport ne peut pas agir comme un pansement si les conditions de travail sont dégradées. » Lors d’expériences menées dans des grands groupes, Julien Pierre a constaté certaines habitudes révélatrices. « Les deux tiers des collaborateurs qui pratiquent entre 12h et 14h sont des femmes. Beaucoup d’entre elles nous disaient que ce créneau les arrangeait, parce que le soir c’était impossible

pour elles, au regard des différentes contraintes domestiques, notamment pour les mères célibataires. C’est assez caricatural, mais c’est malheureusement une réalité qui perdure. Pas un seul homme que j’ai rencontré ne m’a dit cela »

(…) une plateforme de rencontres pour faire du sport avec d’autres retraités partageant la même passion.

Même constat concernant le choix de la discipline. « Lorsqu’il y a des espaces comme des machines de musculation et un plateau vierge pour des cours collectifs comme la zumba ou le fitness, on retrouve des hommes à 80% sur les machines et une écrasante majorité de femmes dans la deuxième catégorie. » Parfois, le statut de la personne dans l’entreprise peut jouer un rôle. « Au-delà d’un certain niveau hiérarchique, certaines femmes m’ont confié ne pas vouloir se mettre « en petite tenue » devant tout le monde. Par pudeur, comme une carapace professionnelle. Ceci est présent également pour les hommes mais on l’entend davantage chez les femmes. »

 ENFIN RETRAITÉES !

Et si finalement on pratiquait plus librement un sport, une fois débarrassé de certaines obligations et que l’on reprenne le contrôle sur le temps dont on dispose ? Quand bien même cela rentre en contradiction avec le fait que les capacités physiques déclinent, il n’empêche que selon l’INSEE, « les femmes âgées de 50 à 64 ans sont légèrement plus nombreuses que les hommes à avoir pratiqué une activité physique ou sportive au moins une fois dans l’année (48% contre 46%) ou régulièrement chaque semaine (36% contre 30%) ». Libérées de certaines contraintes domestiques, les chiffres attestent d’un regain d’appétence des femmes pour le sport.

Bernadette Guy, responsable à la Fédération française de la retraite sportive revendiquant 85.000 licenciés, confirme cette tendance. « On voit de plus en plus de femmes arriver dans notre association », affirme la sportive de 75 ans. « Pour la plupart d’entre elles, elles ne pratiquaient aucune activité auparavant. En fait, à part à l’école, elles n’ont jamais fait de sport de leur vie. Dans leur génération, les tâches ménagères étaient moins partagées que maintenant. Et elles sont très curieuses ! »

Les comités locaux de la fédération voient par exemple avec succès se remplir les cours de marche aquatique. « D’habitude on retrouvait ces femmes plutôt dans des disciplines portées sur le bien-être, comme le yoga. Maintenant elles sont nombreuses à essayer le badminton, le ping-pong, le bowling ou le tir à l’arc. Souvent, elles pratiquent deux ou trois disciplines en même temps. »

Selon Bernadette Guy, les différences d’objectif sont perceptibles entre les hommes et les femmes. « Elles ne viennent pas pour faire du sport, au sens de la performance, mais pour se faire plaisir et faire du bien à leur corps, contrairement aux hommes qui arrivent souvent chez nous lorsqu’ils ne se sentent plus au niveau dans d’autres fédérations. » Cette pratique sportive, conjuguée à une liberté retrouvée mais aussi à un temps à occuper, permet de maintenir un lien social. Créé il y a

quelques années, le site « sport-senior » est une plateforme de rencontres pour faire du sport avec d’autres retraités partageant la même passion. Les utilisateurs exposent la discipline qu’ils affectionnent, leur rythme de pratique et proposent des lieux de rendez-vous.

Colette, Parisienne de 66 ans, depuis qu’elle a quitté Albi à la fin de l’adolescence, utilise régulièrement cet outil. « Cela me permet de pratiquer à plusieurs, c’est moins ennuyeux », explique-t-elle. « Certaines personnes sont devenues des ami(e)s avec qui je vais volontiers boire un verre ».

Adepte du jogging, Colette court deux fois par semaine pour environ cinquante minutes d’effort. « Mais je propose plutôt aux gens quand je vais marcher, c’est mieux pour discuter. Ce n’est pas toujours simple de rencontrer des personnes qui pratiquent le même sport ou qui aiment tout simplement se bouger. Même si j’ai toujours fait cela de manière tranquille, sans trop aimer la compétition, le sport c’est ma vie. Tant que je pourrai, je pratiquerai. Le sport m’a aidée quand je travaillais, pour évacuer le stress mais aussi à surmonter des problèmes de santé. Je changerai peut-être de sport plus tard et ferai peut-être plus de vélo… En tout cas, je ne comprends pas les retraités qui disent s’ennuyer. Moi je n’ai jamais le temps de tout faire, c’est pire que quand j’étais en activité ! »

Par MEJDALINE MHIRI

(1) Statistiques de l’étude de l’INSEE « Pratiques physiques ou sportives des femmes et des hommes : des rapprochements mais aussi des différences qui persistent » de novembre 2017.

(2) « Les chiffres clés de la féminisation du sport en France » 2014, rapport du ministère de la Ville, de la Jeunesse et des Sports.

(3) Le CREPS ou Centre de ressources d’expertise et de performance sportive est un lieu permettant aux sportives et sportifs de se perfectionner tout en continuant leurs études.

(4) Le syndrome des loges est une pathologie grave qui apparaît quand il y a une augmentation de la pression qui survient au sein d’un compartiment ou loge musculaire.

(5) Source : INJEP, statistiques publiques, mars 2017, « Le sport, d’abord l’affaire des jeunes ».

 

Article extrait du magazine numéro 8 Les Sportives

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